Remuer ciel et terre pour la sécurité nourricière

À l’organisme d’économie sociale Le Sésame, dans Mercier-Est, à Montréal, on a constaté avec surprise que les fruits et légumes restent bon marché même avec une marge bénéficiaire de 30 ou 40 %.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À l’organisme d’économie sociale Le Sésame, dans Mercier-Est, à Montréal, on a constaté avec surprise que les fruits et légumes restent bon marché même avec une marge bénéficiaire de 30 ou 40 %.

Ce n’est pas parce qu’on vit en milieu rural que l’accès aux produits de la terre est meilleur. Dans Chaudière-Appalaches, par exemple, le problème des déserts alimentaires est pris très au sérieux. « Oui, on est près de la terre et on devrait avoir accès à tous ces beaux légumes-là. Par contre, on est dans l’un des territoires où les cultures maraîchères sont les moins nombreuses », explique Maggy Roy, du Réseau d’entraide des Appalaches, un organisme basé à Thetford Mines. De plus, la majorité de la production est destinée à l’exportation, fait-on remarquer.

Le 8 octobre, les décideurs, les intervenants du domaine de la santé, le milieu communautaire et les citoyens intéressés doivent se réunir à Saint-Élzéar pour en discuter, à l’occasion de la Journée régionale pour la sécurité alimentaire.

Une étude récente

Le milieu est d’autant plus mobilisé qu’une étude récente a confirmé qu’il y a des déserts alimentaires potentiels dans chacune des MRC de la région. Au-delà de 16 kilomètres en milieu rural, on considère que l’accessibilité physique à un commerce peut poser problème, surtout si le secteur est défavorisé.

Étant donné que pratiquement tout le monde conduit en région, on pourrait croire que 16 kilomètres, ce n’est rien. Or, ce n’est pas si simple, observe le chercheur Alexandre Lebel, de l’Université Laval, qui a mené l’étude. « Ce n’est pas tout le monde qui a les moyens de consommer de l’essence de façon illimitée ; si tout ce qu’il y a à 15-20 kilomètres de votre résidence, c’est un Shell, ce n’est pas idéal. »

L’équipe du professeur Lebel a calculé la distance qui sépare chaque résidence du point de vente le plus proche avec des produits sains. Dans chacun des 156 magasins, les chercheurs ont évalué le prix et la fraîcheur de dix aliments traceurs : pomme, orange, carotte, tomate, pain de blé entier, pâtes alimentaires, cheddar, lait, oeufs et boeuf haché.

La MRC la plus vulnérable est celle des Etchemins, où pas moins de 40 % de la population vit dans un désert alimentaire. On a relevé aussi plusieurs zones mal desservies le long de la frontière américaine.

Même à Thetford Mines, qui n’est pas un désert alimentaire, Maggy Roy remarque que la concentration de tous les magasins d’alimentation le long du même grand boulevard limite l’accès à beaucoup de résidants. « Les gens ont développé la fâcheuse habitude d’aller faire l’épicerie chez Jean Coutu ou au dépanneur. […] C’est vraiment catastrophique. »

L’étude menée l’an dernier a confirmé ce que le milieu pressentait, selon la porteuse du dossier à la Direction de santé publique, Lucie Tremblay. Elle ajoute que « le coût des aliments augmente », qu’il y a eu beaucoup de pertes d’emploi dans la région et, dès lors, « de plus en plus de demandes dans les banques alimentaires ».

On aurait tort, toutefois, de croire que le problème est propre à ce coin de pays. D’ailleurs, le professeur Alexandre Lebel a été sollicité par d’autres régions pour mener des études similaires. « Ce n’est pas spécifique à Chaudière-Appalaches, note Mme Tremblay. La dévitalisation fait en sorte que c’est de plus en plus difficile pour les commerces de survivre. »

D’où la difficulté de trouver des solutions sans dommages collatéraux. Interrogée sur des initiatives comme les projets de « dépanneurs santé », elle invite à la prudence. « On ne peut pas prendre une solution et la coller partout. Si le commerce augmente son offre mais qu’il perd de l’argent, on n’est guère avancés. »

Les groupes d’achats

Même chose pour les groupes d’achats. « Ça peut être intéressant, mais il ne faut pas non plus que ça entre en concurrence avec le seul commerce du secteur. » Mme Tremblay martèle qu’il faut une « réflexion commune », développer une vue d’ensemble et mobiliser tous les acteurs du milieu. Chaudière-Appalaches a quand même fait du chemin. La réflexion sur les déserts alimentaires est en marche depuis 2013 et, déjà, différentes initiatives ont été mises sur pied. L’organisme dirigé par Maggy Roy a obtenu, depuis, du financement pour animer un réseau de « cuisines mobiles ».

Il coordonne aussi des jardins collectifs depuis l’an dernier dans trois municipalités : Disraeli, Saint-Jacques-de-Leeds et East Broughton.

Et on vient d’en ajouter un nouveau au centre-ville de Thetford Mines. On a aussi distribué des paniers dans les logements sociaux pour encourager ces gens à cultiver des légumes sur leur balcon.

Avec le vieillissement de la population, les personnes âgées sont particulièrement touchées par l’insécurité alimentaire, poursuit Mme Roy, mais les jeunes aussi en pâtissent. « Depuis les deux dernières années, ce sont majoritairement des jeunes entre 16 et 25 ans qui viennent chercher de l’aide », dit-elle.