Deux ans plus tard, Lac-Mégantic

Tout comme l’an dernier à pareille date, plusieurs personnes se sont recueillies à l’église Sainte-Agnès de Lac-Mégantic, devant un monument en pierre où sont inscrits les noms des victimes.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Tout comme l’an dernier à pareille date, plusieurs personnes se sont recueillies à l’église Sainte-Agnès de Lac-Mégantic, devant un monument en pierre où sont inscrits les noms des victimes.

Les cloches de l’église de Lac-Mégantic ont sonné 47 fois, lundi, un coup pour chacune des victimes du drame qui se produisait il y a tout juste deux ans. Le passage d’un train meurtrier, le 6 juillet 2013, a arraché la vie à 47 personnes et a incendié le coeur de la municipalité, laissant des plaies profondes, encore vives pour certains.

Les politiciens ont été nombreux, dimanche et lundi, à souligner la résilience des habitants de la petite municipalité et à promettre de continuer à les aider. Quoi qu’il en soit, deux ans plus tard, beaucoup reste à faire avant que la ville de Lac-Mégantic puisse enfin tourner la page. État des lieux.

Des matières toxiques et bientôt… du pétrole

La compagnie Central Maineand Quebec Railway (CMQ) a levé en novembre dernier l’embargo qui touche les matières dangereuses sur son réseau. La successeure de la Montreal, Maine Atlantic Railway (MMA) transporte désormais certains produits chimiques excluant le pétrole. Mais le transport de carburant pourra recommencer dès le mois de janvier prochain, selon l’entente convenue avec la Ville de Lac-Mégantic. Un retour qui inquiète au plus haut point les résidents de la localité estrienne, qui ont manifesté par centaines samedi dernier pour dénoncer le retour du « pétrole sale ». « On va passer à 1 à 2 convois de 120wagons par jour. Quand on sait que l’état des chemins de fer est pitoyable, quand on sait ce qui s’est passé ici, cela crée des inquiétudes », expliquait la semaine dernière au Devoir l’organisateur de la marche de samedi, Jonathan Santerre.

Un environnement et un patrimoine compromis

L’incertitude demeure toujours quant à l’impact environnemental réel de la tragédie, et les autorités municipales et gouvernementales ne font rien pour rassurer les groupes écologiques et les citoyens, souligne Anne-Marie Saint-Cerny, de la Société pour vaincre la pollution. Le soir de la tragédie, des dizaines de milliers de litres de matières dangereuses se sont déversés sur le sol et dans les cours d’eau de la région. Depuis, des tonnes de matières ont été excavées dans ce qui deviendra éventuellement le nouveau centre-ville de Mégantic. Mme Saint-Cerny déplore surtout le manque de transparence de la Ville, plusieurs groupes locaux ayant remis en doute la nécessité de détruire de nombreux édifices patrimoniaux dans des secteurs n’ayant pas été, semble-t-il, contaminés. « Nos analyses n’indiquaient pas de contamination dans plusieursbâtiments qui ont été démolis. La mairesse a indiqué le contraire, et les citoyens aimeraient pouvoir voir les études qui permettent à la ville d’affirmer cela. On ignore sur quoi elle se fonde pour justifier ces décisions de démolir. » D’autres problèmes préoccupent également les amants de la nature : d’énormes montagnes de matières contaminées se trouvent encore sur les lieux, desquelles émane une forte odeur de produits toxique, et on ignore encore à quel point le lac ayant donné son nom à la ville contient des matières dangereuses.

Une communauté d’affaires en « restructuration »

Une bonne partie des commerces du centre-ville de Mégantic a été réduite en ruine par la tragédie elle-même ou par les travaux de démolition du centre-ville, explique le président de la Chambre de commerce, Pascal Hallé. Deux ans plus tard, la communauté d’affaires tente de se relever de peine et de misère. « On avait à travailler avec les assureurs, les ministères, la municipalité… On ressent aujourd’hui une certaine fatigue. »

La stabilisation de l’économie locale est bien amorcée, mais demeure un défi, précise M. Hallé. La fermeture prochaine de la scierie Billots Sélect, expropriée par la Ville de Lac-Mégantic, devrait par ailleurs mener à la perte d’une quarantaine d’emplois. Les travailleurs reprochent à la municipalité de ne pas avoir fait d’efforts pour sauver l’entreprise. Mais plusieurs d’entre eux ont déjà trouvé du travail ailleurs, affirme M. Hallé.

Une voie ferrée contestée

De tous les sujets qui retiennent l’attention des Méganticois, celui de la voie ferrée — ou plutôt de son éventuel détournement en périphérie du centre-ville — est possiblement celui qui suscite le plus de mécontentement, souligne M. Hallé. Car malgré la tragédie, le tracé de la voie ferrée reste là, intact, du moins pour l’instant. « Oui, on doit vivre avec la voie ferrée, elle est nécessaire au développement de notre économie locale, mais c’est incohérent qu’elle passe encore au travers de la trame commerciale de notre ville », dit-il. Une étude de faisabilité est en cours et devrait être complétée d’ici trois ans. On devrait savoir au début de l’année 2016 où doit passer cette voie de contournement d’une quinzaine de kilomètres, et le projet pourrait être complété d’ici 2019. Autant dire une éternité pour les résidents de la ville, qui vivent dans la crainte constante d’un nouveau « Mégantic ».

Une santé mentale fragile

La santé mentale des Méganticois s’est améliorée depuis deux ans, mais elle demeure une source de préoccupation pour les autorités de santé publique de l’Estrie. « Le maintien de ressources additionnelles pour le soutien psychosocial de la population est toujours un incontournable, ceci démontrant bien l’importance de l’impact de la tragédie sur la santé psychologique des citoyens », expliquait au printemps le directeur général du CSSS du granit, Pierre Latulippe.

Une étude rendue publique en début d’année confirmait d’ailleurs que la moitié des citoyens exposés à la catastrophe ont souffert de dépression ou d’anxiété, soit deux fois plus que les personnes n’ayant pas été affectées par l’événement. Les trois quarts des habitants de la MRC du Granit ont subi les contrecoups de la tragédie, soit des pertes humaines, matérielles ou un stress négatif. À Lac-Mégantic même, cette proportion grimpe à 95 %, et 47 % ont carrément cumulé les trois.

Chez les personnes les plus affectées, ayant été exposées « de façon intense » à la tragédie, l’étude révélait un taux de troubles anxieux de 13 %, contre 4 % chez les personnes non touchées. Alors que 12 % des personnes disaient vivre une certaine insécurité par rapport à la proximité de leur quartier et de la voie ferrée, les chercheurs ont observé une consommation excessive d’alcool chez 17 % des personnes exposées de près à la tragédie, contre 4 % chez les personnes non exposées. Vingt pourcent des personnes touchées de très près ont rapporté consommer des sédatifs ou des tranquillisants.

1 commentaire
  • Carol Patch-Neveu - Inscrite 7 juillet 2015 06 h 11

    L'heure du bilan.

    Article très intéressant. Un bilan, ou du moins un compte rendu d'étape, s'impose effectivement. Des réponses précises à certaines questions pointues, svp :

    - Quel est l'état véritable de toute la voie ferrée entre Montréal et Lac-Mégantic ?
    - Le CMQ, successeur de la MMA, laisse-t-il ses convois en attente à Nantes et, en corollaire, a-t-il recours le cas échéant à la voie de garage ?
    - Combien les gouvernements fédéral et du Québec ont-ils versés en tout jusqu'ici pour les travaux de décontamination et dépollution ? En aide à l'intention des commerçants ?
    - Trois ans pour une étude de faisabilité ?! Quelles sont les phases d'une telle tergiversation ?
    - Quels sont précisément les types de produits chimiques actuellement transportés ?
    - Quelle perte financière aurait subi les entreprises qui comptent sur le transport ferroviaire entre MTL-LM ?

    Merci au Devoir.

    Carol Patch-Neveu.