Un ras-le-bol face à l’unilatéralisme de Québec

Thierry Haroun Collaboration spéciale
Manifestation contre les politiques d’austérité du gouvernement Couillard, dans les rues de Jonquière, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, l’automne dernier.
Photo: CSNSLSJ Manifestation contre les politiques d’austérité du gouvernement Couillard, dans les rues de Jonquière, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, l’automne dernier.

Ce texte fait partie du cahier spécial Régions - Mobilisation

Le ton n’est pas à la fête dans les régions du Québec depuis que le gouvernement libéral de Philippe Couillard a décidé de sabrer dans les structures régionales, comme les conférences régionales des élus et les CLD, entre autres. Est née de ces mesures d’austérité la coalition Touche pas à mes régions, qui compte poursuivre ses représentations auprès de Québec pour lui faire entendre raison. Radiographie d’un combat régional.

Le 13 janvier dernier, Touche pas à mes régions fait une première sortie publique en faisant valoir que le développement régional « est menacé » et en précisant que les régions « veulent se faire entendre et faire partie de la solution ». Le 5 février suivant, cette coalition, qui est le pendant politique du mouvement citoyen Touche pas à ma région, en ajoutait une couche dans son mémoire déposé dans le cadre des audiences du projet de loi 28, histoire de bien faire entendre son ras-le-bol devant l’unilatéralisme dont ferait preuve le gouvernement de Philippe Couillard.

« Nous sommes l’Abitibi-Témiscamingue, le Bas-Saint-Laurent, la Côte-Nord, la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, le Nord-du-Québec, l’Outaouais et Chaudière-Appalaches, nous sommes une coalition, nous sommes 1,4 million de citoyens, des centaines d’élus, des milliers de travailleurs répartis sur 84 % du territoire québécois. Aujourd’hui, ensemble et d’une seule voix, nous dénonçons haut et fort la volonté du gouvernement du Québec de nous priver du droit d’agir de façon autonome sur notre développement, comme nous le faisons depuis plus de 70 ans. Nous dénonçons l’abolition, sans dialogue préalable, de nos outils de gouvernance régionale, ceux-là mêmes qui ont fait nos succès passés, affiné nos façons de vivre et de prospérer en accord avec les territoires que nous habitons, ainsi que les ressources dont ils regorgent, ceux-là mêmes qui ont facilité les liens que nous avons tissés, garants de nos succès à venir », lit-on dans le mémoire.

 

Revendications

Que veut Touche pas à mes régions ? La réponse se trouve en page 3. « Nous voulons une gouvernance décentralisée et à notre image, par la mobilisation de toutes les forces vives de nos territoires, composées de citoyens, d’élus, d’entrepreneurs, de représentants des secteurs communautaires, culturels, de la santé, de l’éducation ou d’institutions publiques, et ce, au bénéfice de l’ensemble des Québécois. »

Pour parler plus concrètement, les annexes rappellent les coupes de Québec : réduction de 50 % du Fonds de développement régional en 2015-2016, réduction de 300 millions de dollars des transferts financiers versés aux municipalités en 2015, abolition du Fonds de soutien aux territoires dévitalisés, fin du financement de Solidarité rurale du Québec, réduction systématique de 20 % des crédits d’impôt visant les entreprises, compression de l’ordre de 60 % des budgets des CLD, abolition du programme d’entretien de la Route verte et abolition des 11 directions régionales du ministère de l’Éducation. Ce ne sont là que quelques-unes des mesures d’austérité que décline ce mémoire, qui prend les allures d’un pamphlet tant le ton est contestataire et revendicateur.

Avoir voix au chapitre

 

En entrevue au Devoir, l’argumentaire est tout aussi tranchant. Le maire de Gaspé, Daniel Côté, rappelle que le gouvernement du Québec a justifié « des doublons pour mettre fin aux instances de développement régional. Sauf que ce qu’on constate, c’est que, pour la seule Ville de Québec, on retrouve 44 instances de développement économique. S’il y a un ménage de doublons, c’est bien là qu’il faudrait le faire, pas en Gaspésie, par exemple, où une fois qu’on nous a enlevé nos CLD et notre CRÉ, il ne nous reste pas beaucoup d’instances. » M. Côté demande à Québec « de prendre la peine de nous écouter et de s’asseoir pour qu’on se parle. Je crois que, si nous étions des banquiers, on aurait déjà eu l’oreille de Québec, alors que pourtant ce sont les régions du Québec qui fournissent de l’électricité, qui alimentent la population avec l’agriculture, en plus des ressources naturelles. Ce sont les régions qui font vibrer l’économie du Québec ! »

Chantier Québec-régions

 

Ex-maire de Lebel-sur-Quévillon et également porte-parole de la coalition Touche pas à mes régions, Gérald Lemoyne déplore à son tour que le gouvernement ait pris ses décisions « sans consulter les milieux. Cela dit, on offre notre collaboration. Le Québec va se développer si les régions se développent. Vous savez, le Québec n’est pas une entreprise, c’est aussi un milieu de vie », note-t-il, en demandant par la même occasion au gouvernement de planifier rapidement un chantier Québec-régions en collaboration avec sa coalition ainsi que des acteurs issus du milieu municipal et des secteurs de la santé, de l’éducation, du développement économique, communautaire et social. Parmi les objectifs de ce sommet, il est, entre autres, question de renouveler la Stratégie permettant d’assurer l’occupation et la vitalité du territoire, qui vient à échéance l’an prochain, de convenir du rôle des régions dans le développement social, culturel et économique de la province et de reconnaître que le palier de gouvernance régionale est incontournable pour assurer le développement et la vitalité des régions. « Appelons-le chantier ou forum. Mais l’idée, c’est de réfléchir sur la question de l’occupation du territoire. Le territoire, si on ne l’occupe pas, il ne nous appartiendra plus. Il y a des gens qui préfèrent vivre au centre-ville de Montréal, moi, je n’en serais pas capable », dit-il.

Rebondir

 

Nous avons aussi joint Johanne Jean, la rectrice de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) et une administratrice de la CRÉ de sa région, une instance qui en est à ses derniers jours. Elle rappelle combien sa CRÉ a été, au cours des ans, une instance incontournable dans le secteur de l’éducation en injectant 300 000 $ par année, qui profitait à la fois à l’UQAT et au réseau collégial de la région. « Cet investissement était doublé, triplé, voire quadruplé, par d’autres partenaires, ce qui nous permettait de mettre sur pied des initiatives importantes. » Avez-vous l’impression que le gouvernement du Québec abandonne votre région en mettant la clé sous la porte de la CRÉ ? « Comment dire… On est capable de rebondir en Abitibi-Témiscamingue ! »

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