L’austérité vue de la Matapédia

« On essaie de se développer, mais il arrive toujours quelque chose qui fait qu’on doit se battre pour nos acquis », estime Chantale Lavoie, préfète de la MRC de la Matapédia.
Photo: Johanne Fournier « On essaie de se développer, mais il arrive toujours quelque chose qui fait qu’on doit se battre pour nos acquis », estime Chantale Lavoie, préfète de la MRC de la Matapédia.

Préfète d’une des MRC les plus dynamiques du Québec, Chantale Lavoie reproche au gouvernement libéral de n’avoir rien compris aux aspirations des régions.

« Il ne faut pas que le gouvernement dise aux collectivités quoi faire. Il faut que les collectivités soumettent leur plan au gouvernement et lui demandent d’embarquer », a-t-elle résumé lors d’un long entretien accordé pendant le congé des Fêtes.

Avec d’autres élus, Mme Lavoie a travaillé pendant des années sur le projet de décentralisation que la Fédération québécoise des municipalités (FQM) a soumis au gouvernement Couillard l’automne dernier. Dans le milieu, on l’appelle le « Livre bleu ».

Les libéraux avaient promis aux régions plus de moyens d’action, or les coupes tous azimuts faites en 2014 les en empêchent, selon Mme Lavoie. « Ils n’ont rien compris. Présentement, on fait beaucoup de “ n’importe comment ” et à “ n’importe quel prix ” », dénonce-t-elle.

Si la MRC de la Matapédia est réputée, c’est notamment pour son service de génie municipal public. Lancé dans les années 1980, ce service a permis à la MRC d’économiser 45 % par rapport aux contrats d’ingénierie du secteur privé. Les 18 municipalités membres de la MRC bénéficient toutes du même service, qui compte une dizaine d’employés. Le succès est tel qu’il a inspiré le gouvernement de Jean Charest à créer un programme pour tout le Québec.

« La force de notre MRC, c’est de se voir comme une coopérative de services », résume Mme Lavoie, qui souligne que 11 des municipalités membres comptent une population de moins de 500 habitants. La plus grosse municipalité de la MRC est Amqui, qui détient l’équivalent de 30 % des votes au sein de la MRC.

La Matapédia est l’une des rares MRC à avoir pris la décision d’élire son préfète au suffrage universel. Au Québec, elles sont seulement 14 sur 87 à s’être prévalues de ce droit. Or la plupart des experts en politiques régionales s’entendent pour dire que c’est un prérequis pour une plus grande autonomie.

Outre le programme public pour les contrats en ingénierie, la MRC de la Matapédia se distingue par son ambitieux projet d’Écoterritoire habité. Ce plan de développement durable chemine depuis 2006 et englobe toutes les facettes de l’avenir de la MRC, des parcs nationaux aux écoquartiers en passant par la coopérative de santé.

Gravement touchée par le déclin du secteur de la forêt, la région doit composer avec un des taux de chômage les plus alarmants au Québec (16,3 %). « Ce n’est pas facile, mais on a des gens qui aiment leur région, qui sont vaillants. »

L’automne dernier, Mme Lavoie ne s’est pas gênée pour dénoncer les coupes annoncées par le gouvernement dans les organismes régionaux, qu’il s’agisse des CLD, des CRE ou encore des agences de santé.

« On essaie de se développer, mais il arrive toujours quelque chose qui fait qu’on doit se battre pour nos acquis. Il y a une accumulation. On n’a pas le temps de reprendre notre souffle et de voir le ciel bleu qu’il y a un autre nuage qui arrive. »

Avant d’être élue préfète, elle a travaillé six ans au CLD de la Matapédia comme coordonnatrice rurale.

« Le CLD de la Matapédia était un excellent CLD. On a remporté deux fois le titre du meilleur CLD. On vient de nous couper les deux jambes. »

Quand on lui fait remarquer que le gouvernement lui laisse la possibilité de maintenir les CLD, elle rétorque que ce n’était pas acquis au départ. « On s’est battu pour ça. Au départ, c’était l’abolition pure et dure. Maintenant, on peut les garder, mais il y a des coupes de 60 % dans l’administratif. »

De bons emplois perdus

Pourtant, le gouvernement n’a-t-il pas promis de maintenir les budgets d’investissement régional ? Oui, dit-elle, mais les postes supprimés dans l’administration jouaient un rôle-clé. « C’est du soutien aux entreprises, des services aux entrepreneurs pour les aider à faire leur plan d’affaires, remplir différents papiers. Les entrepreneurs, c’est souvent ce qui leur manque, le temps et les habiletés pour faire ça. »

La MRC de la Matapédia a décidé de maintenir le CLD pendant un an en attendant d’évaluer la teneur des nouveaux fonds consacrés au développement régional. Au-delà de cela, ce sont de beaux emplois qui se perdent, poursuit madame la préfète. « Ce sont des emplois bien rémunérés et, il ne faut pas se le cacher, ils étaient souvent occupés par des jeunes. »

Dans cette région dont l’économie est basée sur la forêt, l’agriculture et le tourisme saisonnier, les bons emplois de professionnel se font rares, poursuit-elle.

Lepactefiscal transitoire et les compressions qui l’accompagnaient ont creusé un trou de 163 000 $ dans le budget de 11 millions de la MRC. L’équipe l’a renfloué en repoussant les travaux prévus au palais de justice d’Amqui et en puisant dans ses surplus. Les municipalités membres n’ont dès lors pas subi une grosse augmentation de leur quote-part respective, mais les tarifs du service de génie public ont été haussés.

Quand on lui demande s’il y a de la colère au sein de la population, Chantale Lavoie cède la place au plus long silence de l’entrevue. La loi 10 (sur la santé) et les coupes dans les organismes ne se ressentent pas encore, dit-elle d’abord, en reconnaissant qu’il y a beaucoup d’indifférence et de désabusement dans la population.

Elle salue les « communications » du gouvernement libéral, qui a bien défendu l’idée qu’il fallait « couper dans les structures ». « Sauf que, quand on explique aux gens ce que ça implique, ils nous disent que ça ne se peut pas. » Malgré tout, remarque-t-elle, à Amqui comme ailleurs, il semble que ce soit la hausse des tarifs de garderie qui ait suscité le plus d’indignation.

Chantale Lavoie en cinq dates

1970 : naissance à Amqui

1989-1992 : études en sociologie à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR)

2003-2009 : coordonnatrice rurale au CLD de la Matapédia

2009 : élue préfet de la MRC de la Matapédia

2013 : réélue sans opposition
9 commentaires
  • Majella Simard - Abonné 5 janvier 2015 07 h 26

    Le dynamisme de la MRC de La Matapédia

    Pour avoir effectué diverses études de cas dans le cadre d’un stage postdoctoral effectué à l’UQAR en 2007, je peux confirmer le dynamisme de cette MRC qui se manifeste notamment au travers les nombreuses entreprises d’économie sociale qui ont été mises sur pied ainsi que sur les multiples initiatives qui en ont émané. Mon souhait est d’espérer que les compressions exercées dans les différents organismes de développement régional ne contribueront pas à annihiler le leadership des acteurs locaux et régionaux.

  • Pierre Langlois - Abonné 5 janvier 2015 08 h 03

    Emtrevue Chantale Lavoie

    Bon article sur les impacts des mesures d'austérité en région, notamment dans la Vallé de la Matapédia. Merci Chantale d'illustrer ces changements qui bouleversent notre quotidien comme notre avenir.

  • François Dugal - Inscrit 5 janvier 2015 08 h 22

    Le vote

    Élu démocratiquement, le gouvernement libéral "s'occupe des vraies affaires", tel que promis. Avant de voter, il faut penser.

    • Jacques Gagnon - Inscrit 5 janvier 2015 16 h 15

      Quand on parle de distorsion dans le vote, en voilà un bel exemple. Ce sont les gens de Montréal, de sa couronne et du West Island qui décident du sort de Gaspésiens.

      Quand on se contente de calculer le nombre d'électeurs dans un comté, voilà ce que ça donne. Les Gaspésiens ne pèsent pas lourd dans la balance des votes, mais pourtant s'ils n'y étaient pas, aucun gouvernement ne pourrait se péter les bretelles avec notre belle province pleine de courageux colons. Quelque Inuits suffisent pourtant à M. Harper pour réclamer l'Arctique.

  • Gaston Langlais - Inscrit 5 janvier 2015 09 h 17

    Ignorée la Gaspésie...

    Bonjour.

    Depuis plusieurs décennies, le Gouvernement du Québec se comporte comme si la Gaspésie ne faisait aucunement partie de la Province. Seul M. Bernard Landry qui pendant quelques années a pris des positions courageuses avantageant notre région. Mme Marois devait continuer sur la lancée de M. Landry mais le sort en a décidé autrement. Les Gaspésiens et les Gaspésiennes ont été élevé(e)s à faire beaucoup avec si peu. Quelle frustation de voir le crime organisé se servir dans le Trésor public et offrir si peu en retour si ce n'est que des travaux de maauvaise qualité et ces argents transférés dans des paradis fiscaux. M. Philippe Couillard qui a eu la chance de demeurer en Gaspésie (Grande-Rivière) disait récemment qu'il fallait faire mieux avec moins n'est pas loin de la culture gaspésienne voulant qu'il faut faire beaucoup avec peu. Espérons au moins que M. Couillard considérera la Gaspésie comme faisant partie intégrale du Québec avec les mêmes droits reconnus aux régions centrales. Contrairement à la maxime qui dit quand Montréal va tout va moi je dis quand les régions vont, Montréal va. On ne récolte rien, on ne pêche rien et on n'exploite pas la forêt ni le sous-sol minier sur la rue Sherbrooke.

    Gaston Langlais - Gaspé.

  • Bernard Dupuis - Abonné 5 janvier 2015 09 h 17

    La distance d'Amqui au West Island?

    Il est frappant de constater que les ministres économiques du gouvernement Couillard semblent ignorer ce qui se passe au Québec mis à part la partie ouest de Montréal. Est-ce un hasard de constater que les universités anglophones de Montréal sont les moins touchées par les réductions budgétaires? De plus, il faut vraiment ignorer ce qu’est le reste du Québec lorsqu’on propose au gouvernement de supprimer non seulement les CLD, mais aussi les conservatoires de musique en région, l’aide aux clubs des Petits débrouillards, aux Expos sciences, etc.

    Les choix et les abus que commet le gouvernement Couillard relativement aux réductions budgétaires peuvent apparaître aléatoires et aveugles. Toutefois, tout s’explique si on considère l’ignorance que les principaux ministres du Gouvernement libéral possèdent de ce qui se passe au Québec en dehors du «West Island». J’aimerais savoir si M Leitao pourrait me dire le nombre de kilomètres séparant Amqui de Montréal.

    Bernard Dupuis, 05/01/2014

    • Jean Boucher - Inscrit 5 janvier 2015 11 h 34

      Bravo