Les Torontois sonnent la fin des années Ford

Les Torontois ont collectivement tourné le dos à l’ère Ford, lundi, à l’occasion des élections municipales dans la Ville Reine. Un jour de scrutin marqué par un taux de participation record pour une campagne aux revirements spectaculaires, dont seuls Rob et Doug Ford détiennent la recette.

Après quatre années de controverses internationales et de disputes au conseil municipal, les électeurs de Toronto ont placé leur confiance dans John Tory, l’ex-leader du Parti progressiste-conservateur de l’Ontario. Le candidat de centre droit a remporté près de 40,3 % des votes exprimés, devant Doug Ford, qui a obtenu l’appui du tiers des électeurs, et l’ex-députée du NPD Olivia Chow, autrefois meneuse dans cette course, qui termine avec 23,15 % des voix. Pas moins de 64,3 % des électeurs admissibles se sont prononcés, une hausse de 11 % par rapport au scrutin de 2010.

« Mesdames et messieurs, les gens ont fait leur choix ce soir. Nous allons commencer à faire de Toronto une ville prospère et unie », a déclaré John Tory, en français, dans les premiers moments de son discours de victoire. Le nouveau maire de la plus grande ville du pays s’est engagé à entreprendre dès le lendemain la mise sur pied de son réseau de train léger SmartTrack, principal élément de sa plateforme.

Mais comme toujours depuis son élection il y a quatre ans, le principal sujet de discussion lors de la campagne qui s’est achevée lundi aura été Rob Ford.

« Cette élection-là, c’est un référendum sur les années Ford, sur la famille Ford, sur la réputation de la ville. Le malaise était profond », résume le professeur de science politique Luc Turgeon, de l’Université d’Ottawa.

« Au fur et à mesure qu’avançait la course, de plus en plus d’électeurs ont eu peur que les Ford l’emportent. Devant cette éventualité, plusieurs se sont dit que M. Tory avait plus de chances de l’emporter [que Mme Chow]. Bien des gens sont allés voter en se pinçant le nez », poursuit l’observateur de la scène municipale.

Il s’agit en quelque sorte d’une rédemption pour John Tory, qui doit sa célébrité davantage à ses spectaculaires échecs qu’à ses réussites. Qualifié de « perdant perpétuel » par ses adversaires, M. Tory réussit ce qu’il n’était pas parvenu à accomplir en se présentant à la mairie de la Ville Reine pour la première fois, en 2003.

Comme chef du Parti progressiste-conservateur de l’Ontario, devant un gouvernement libéral éclaboussé de scandales, il avait réussi à perdre les élections de 2007 en plus d’être lui-même défait, avant de perdre à nouveau la circonscription « sûre » lui ayant été cédée. Il s’était depuis recyclé dans l’animation d’une populaire émission radiophonique d’affaires publiques.

Il s’agit d’une défaite amère pour Olivia Chow, que tous les sondages donnaient gagnante il y a quelques mois à peine. L’épouse du regretté chef du NPD, Jack Layton, a été conseillère municipale à Toronto pendant près de 15 ans avant d’être élue députée fédérale en 2006 et en 2011. Après un départ canon, elle s’est retrouvée deuxième derrière John Tory, puis, contre toute attente, troisième derrière Doug Ford dans les intentions de vote.

Olivia Chow est habile dans des discussions en tête à tête avec les électeurs, mais peu adroite dans les débats ou devant la caméra, un élément qui a pu nuire à sa campagne, surtout face à l’éloquent John Tory, habitué des caméras et fort charismatique.

« John, trop d’enfants vont à l’école affamés. Trop de jeunes gens ne trouvent pas d’emplois. Trop de travailleurs sont pris dans les bouchons. Trop de personnes vivent dans la pauvreté. John, tu viens d’obtenir la chance de faire quelque chose pour changer tout ça. Nous sommes là pour t’appuyer afin de faire de Toronto une grande ville », a déclaré Mme Chow au moment de concéder la victoire. Un discours à l’image de la candidate, qui s’est toujours gardée de mener une campagne de dénigrement envers ses adversaires.

Selon Luc Turgeon, Doug Ford peut s’estimer chanceux d’être arrivé deuxième vu les nombreux scandales ayant marqué l’ère Ford. L’ex-maire Rob Ford, qui a entrepris des traitements de chimiothérapie récemment, a toutefois été facilement élu conseiller municipal dans le quartier que représentait auparavant son frère Doug. Rob Ford s’était désisté de la course à la mairie en septembre après la découverte d’une tumeur à l’abdomen. Doug Ford avait pris le relais au niveau de la mairie.

« Là où Doug Ford a eu du succès, c’est dans l’est et l’ouest, dans les anciennes banlieues de Scarborough et Etobicoke. Il s’agit d’une population généralement plus pauvre, plus portée à “acheter” le message de la famille Ford contre “l’élite” du centre-ville », souligne M. Turgeon.
 

Ailleurs en Ontario

Les quelque 400 municipalités de l’Ontario étaient conviées aux urnes, lundi.

En banlieue de Toronto, la mairesse de Mississauga, Hazel McCallion, à 93 ans la doyenne des élus du pays, avait confirmé il y a plusieurs mois qu’elle ne se représenterait pas, après douze victoires consécutives et 36 années au pouvoir. L’ex-députée libérale fédérale Bonnie Crombie l’a emporté, contre Steve Mahoney, également ex-député du PLC.

Non loin de là, à Brampton, la mairesse sortante Susan Fennell, éclaboussée par un scandale de dépenses illégales, n’est pas parvenue à s’accrocher au pouvoir. Ses nuitées dans des hôtels de luxe et des vols en classe affaire avaient fait les manchettes.

Elle n’est pas la seule à avoir suscité la controverse.

À London, les électeurs choisissaient le successeur du maire démissionnaire Joe Fontana, confiné à sa résidence à la suite d’un verdict de culpabilité, pour s’être servi de fonds fédéraux pour payer en partie le mariage de son fils, en 2005, alors qu’il était ministre du gouvernement de Paul Martin.

À Ottawa, sans surprise, c’est le maire sortant Jim Watson qui a été réélu pour un second mandat, avec 76 % des voix. Le transport en commun a été l’enjeu principal de cette course sans éclat, également marquée par une mobilisation hors du commun de la communauté francophone en faveur de la reconnaissance du bilinguisme officiel au niveau municipal. Francophile, Jim Watson s’oppose pourtant farouchement à cette désignation, affirmant que la politique des services en français actuelle de la capitale fait amplement l’affaire.

Enfin, dans l’Est ontarien, la soirée a été marquée par d’importants problèmes techniques imputables à l’utilisation d’un système de vote électronique. Ce n’est que vers 23 h que les premiers résultats ont enfin pu être rendus public.


 
5 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 28 octobre 2014 08 h 35

    La suite

    Après l'ère Ford, l'ère Tory: pauvre Toronto.

  • Zohra Joli - Inscrit 28 octobre 2014 08 h 39

    Oui mais

    Tourner le dos aux années Ford, tant mieux, il était temps.
    Mais choisir un candidat conservateur de droite, c'est inquiétant, on a assez de misère au pays avec des conservateurs de droite.

  • Louis Rochefort - Inscrit 28 octobre 2014 09 h 30

    Facilement élu!

    Après tous les scandales auxquels il a été mêlé, Rob Ford a facilement été élu dans le quartier où il a remplacé son frère Doug. Et Doug, lui, a obtenu 33% des suffrages. C'est donc dire que les gens aiment les scandales et en veulent toujours plus. Je trouve ça très inquiétant.

  • Salducci Pierre Jean - Inscrit 28 octobre 2014 09 h 53

    Expliquez moi.

    Bonjour,

    Comment peut-on être progressiste et conservateur de droite ?

    • Sylvain Auclair - Abonné 28 octobre 2014 11 h 15

      Le parti progressiste-conservateur provient de la condition posée chef de l'ancien part progessiste (un parti issu des revendications des fermiers de l'Ouest) du Manitoba et ancien premier ministre de cette province pour devenir chef du Parti conservateur du Canada. D'autres progressistes sont devenus libéraux; d'autres, enfin, ont formé le Crédit social.

      Mais vous savez, en politique, les noms veulent dire très peu. Le parti de Hitler incluait dans son nom les mots socialiste et travailleurs, ce qui semblait en faire un parti de gauche...