Laval - Une ville en plein désarroi

Les citoyens de Laval sont inquiets de la situation de leur ville.
Photo: - Le Devoir Les citoyens de Laval sont inquiets de la situation de leur ville.

Un ex-maire et 36 notables accusés de corruption, un responsable politique qui affirme avoir été mystérieusement agressé - puis qui n’en est plus certain -, une candidate terrorisée, des citoyens en plein désarroi : encore une fois, la Ville de Laval est au coeur de la tourmente. Le point sur la première campagne électorale digne de ce nom en plus de deux décennies.

 

 

On croyait avoir tout vu à Laval. Mais Gilles Vaillancourt a plus d’un tour dans son sac : le maire déchu de la troisième ville du Québec est revenu à l’avant-scène, cette semaine, avec cette offre « discrète » d’aider la candidate Claire Le Bel à remplir sa caisse électorale.

 

Le jour même où la conseillère municipale a révélé cette histoire loufoque, son directeur de campagne, Reny Gagnon, a dit avoir été agressé par deux hommes qui auraient intercepté sa voiture. Trois jours plus tard, vendredi, il a démissionné parce que des doutes ont fait surface sur la véracité de son témoignage. Bienvenue dans le monde merveilleux de la politique à Laval.

 

On a l’impression que les événements des derniers jours sortent d’un mauvais film de gangsters. Après tout, Gilles Vaillancourt est accusé d’avoir dirigé un réseau de gangstérisme qui impliquait au moins 36 autres personnages importants de Laval. Ces rebondissements sont loin d’étonner Denis Saint-Martin, professeur au Département de science politique de l’Université de Montréal. La Ville de Laval a toutes les caractéristiques des régimes les plus corrompus de la planète, explique-t-il sans détour.

 

Ce spécialiste de l’éthique cite désormais Laval lorsqu’il enseigne à ses étudiants la corruption en Afrique, aux Philippines, en Indonésie ou en Haïti. Dans ces régimes « kleptomanes », dit-il, « le leader ne fait pas la distinction entre son bien privé et le bien public. On ne peut pas s’empêcher d’appliquer ces grilles de lecture là pour regarder ce qui se passe à Laval ».

 

La culpabilité ou non des accusés dans cette histoire reste à démontrer devant les tribunaux, mais d’après les faits rendus publics à ce jour, Denis Saint-Martin voit à Laval tous les ingrédients d’une « tempête éthique parfaite » : absence de concurrence politique qui profite à un leader fort, désintérêt de la population et faiblesse de la machine administrative. Ajoutez à cela une ville en pleine croissance, faite de vastes terrains à « développer ». Les bandits avaient la voie libre pour s’amuser.

 

Une ville éparpillée

 

« Il n’y a pas de tissu social fort à Laval. C’est un peu chacun pour soi », analyse le politologue. Les 401 553 Lavallois ont un comportement typique des banlieusards nord-américains, selon lui. Chacun veut son bout de terrain tranquille, sa piscine, son barbecue et, surtout, la paix. À Laval comme ailleurs, les citoyens sont devenus des consommateurs. Une simple visite au Carrefour Laval suffit pour s’en rendre compte.

 

« Les résidants d’une ville ont besoin de s’identifier à une “centralité”, à une forme de centre-ville, pour avoir un sentiment d’appartenance. À Laval, le centre-ville est devenu le Carrefour Laval et ses environs », note Daniel Gill, professeur à l’Institut d’urbanisme de l’Université de Montréal.

 

Laval est un peu victime de son aménagement urbain du siècle dernier : une « ville de chars » faite de quartiers reliés par des autoroutes et de grands boulevards. Ce n’est plus de l’étalement urbain, c’est de l’éparpillement. « Pas sûr que les gens s’identifient vraiment à Laval. Il y a d’abord une vie de quartier à Laval. Les gens s’identifient aux vieux quartiers, comme Duvernay, Saint-Vincent-de-Paul ou Sainte-Rose », note Daniel Gill, lui-même résidant de Duvernay.

 

Des magouilles dans la gestion de la ville centre ? Bof, tant que vous ramassez mes déchets, déneigez ma rue et ne haussez pas trop mes taxes, tout va bien. Daniel Gill sait de quoi il parle lorsqu’il évoque le manque d’intérêt des Lavallois. Il en souffre lui-même.

 

« J’en ai marre des magouilles, dit-il. Je n’irai peut-être même pas voter. J’en parlais avec mes voisins ; les gens sont découragés et ne savent pas pour qui voter. On arrive avec de nouvelles équipes qui ne connaissent rien en politique municipale. C’est décourageant. »

 

En attendant le « réveil »

 

Cette semaine, en apprenant les dernières frasques de l’ex-maire, Daniel Gill s’est surpris à imaginer un taux de participation de 10 % au scrutin du 3 novembre. Pour dire clairement le ras-le-bol des électeurs. Remarquez, Laval a l’habitude de bouder les élections municipales. À peine un électeur sur trois (35,7 %) s’est rendu aux urnes en 2009 (et 31 % en 2005).

 

« C’est aux citoyens de suivre ça de plus près. Les administrations qui se savent surveillées agissent beaucoup plus prudemment », nuance Mario Polèse, professeur en économie urbaine à l’Institut national de recherche scientifique (INRS).

 

Le chercheur comprend le désarroi des électeurs, mais remet les choses en perspective : les scandales à Laval n’ont rien d’extraordinaire, selon lui. Des villes comme Boston, New York, La Nouvelle-Orléans ou Marseille, par exemple, ont déjà été sous l’emprise du crime organisé ou de la mafia. Elles ont toutes connu un « réveil » qui a permis de faire le ménage.

 

« Ce brassage, c’est un bon coup pour le système municipal au Québec », affirme Mario Polèse.

 

Mieux encore, Laval a tous les atouts pour se remettre sur les rails, croit le chercheur en urbanisme. Les finances sont en bon état malgré les scandales ; près de 100 millions en surplus dorment dans les coffres de la Ville. La croissance fulgurante des dernières décennies, qui a favorisé la corruption, fera place à un développement plus normal. En Amérique du Nord, les grandes villes redeviennent plus populaires que les banlieues, à cause notamment des bouchons de circulation.

 

Signe de santé démocratique, la population semble enfin se réveiller : pas moins de neuf candidats se font la lutte pour la mairie de Laval. Du jamais vu. Oui, les aspirants maires restent peu connus, mais ils mènent tous une campagne énergique et proposent des programmes complets. Ceux qui réclament du sang neuf seront servis.

 

Le virage a commencé

 

La mise sous tutelle de la Ville par le gouvernement Marois, en juin dernier, permettra aussi aux prochains élus de partir du bon pied, notent les experts que nous avons consultés. Le tuteur Florent Gagné et ses adjoints devront toutefois rapidement céder la place au maire fraîchement élu, croit Denis Saint-Martin, de l’Université de Montréal.

 

Déjà, l’administration lavalloise a resserré la gestion des fonds publics, même avant la mise sous tutelle : de janvier à avril 2013, la valeur des contrats accordés par la Ville a été inférieure de 19,4 % à 42,8 % aux prévisions, indique un rapport de vérification du ministère des Affaires municipales, rendu public cette semaine. Voilà ce qui arrive quand on met au neutre le système de collusion, de corruption et de fraude qui a gangrené Laval depuis des décennies.

 

Sans faire de bruit, la Ville a aussi nommé un ombudsman. Et la nouvelle vérificatrice générale (VG) de Laval, Michèle Galipeau, a déposé un rapport très critique de l’administration municipale le mois dernier. Tout un contraste avec l’ancien temps : les citoyens devaient payer des frais de photocopie pour obtenir le rapport du VG, qui restait caché sur les tablettes de l’hôtel de ville.

 

Sous la pression de la police, de la commission Charbonneau, des vérificateurs du gouvernement, des médias et désormais des Lavallois eux-mêmes, l’administration de la Ville semble se démocratiser. Il reste à voir quelle influence « discrète » l’ancien maire et ses amis chercheront à conserver, entre deux visites au palais de justice. Ils auront de quoi se tenir occupés, assis au banc des accusés dans un des mégaprocès les plus attendus de l’histoire du Québec.

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