Quelle mouche a piqué Toronto ?

Ottawa — L'élection du très conservateur Rob Ford à la mairie de Toronto, métropole réputée très libérale, a donné lieu hier à toutes sortes d'analyses sur le changement des mentalités politiques au pays. Plusieurs, et au premier chef le député beauceron Maxime Bernier, voient dans cette élection la preuve qu'un vent de «liberté individuelle» souffle sur le pays et qu'il sera favorable au Parti conservateur lors de la prochaine élection fédérale.

Rob Ford a été élu de manière décisive lundi soir par la marque de 47 %, contre 36 % pour son plus proche adversaire. Ce conseiller municipal marginal, entraîneur de football dans ses temps libres, a fait de la réduction des impôts son mantra. «Le party avec l'argent des contribuables est terminé», a-t-il déclaré lundi soir. Hier, il a indiqué qu'il entend abolir dès son entrée en fonction la taxe sur les véhicules personnels de 60 $ et l'impôt sur le transfert des propriétés. Il entend réduire d'autant les dépenses de la Ville, notamment en privatisant le service d'enlèvement des ordures et en réduisant de moitié le nombre de conseillers municipaux.

«Je suis très heureux [...], c'est une bonne nouvelle pour le mouvement conservateur», s'est réjoui hier Maxime Bernier à sa sortie de la Chambre des communes. Il établit un lien avec le tout nouveau Réseau Liberté-Québec, qui a organisé une marche en fin de semaine dernière. «Je sens un mouvement conservateur, un mouvement de libertés individuelles dans ce pays. On l'a vu à Québec: il y avait des gens de partout du Québec qui sont venus pour parler de libertés individuelles, et on voit M. Ford qui représente seulement le gros bon sens.» Il espère que l'élection de Rob Ford à Toronto entraîne l'élection de plus de députés conservateurs sur la scène fédérale.

Lors de la période de questions, le ministre des Finances, Jim Flaherty (qui représente une circonscription d'Oshawa, pas très loin de Toronto) s'est permis un détour sans lien avec la question posée pour féliciter le nouveau maire. «Enfin, et c'est très important, je voudrais applaudir le nouveau maire de la belle ville de Toronto, Rob Ford», a-t-il lancé avec un large sourire.

Le ministre John Baird a appelé à la retenue. «Je crois que c'est une élection municipale, il ne faut pas trop essayer d'interpréter», a dit cet élu ontarien. La plupart des autres députés conservateurs interrogés ont soit refusé de répondre, soit félicité le gagnant. Tom Lukiwski croit tout de même que cette élection pourra aider son parti. «Cela dépendra de la performance. Si les gens pensent que M. Ford fait du bon travail, cela nous aidera peut-être.»

M. Ford ne cache pas ses idées populistes: il embauchera 100 policiers supplémentaires et lancera une offensive antigraffitis. Ce conseiller municipal s'était opposé au financement de pistes cyclables, et reconnaissait ne pas s'apitoyer sur le sort des cyclistes tués, car leur place n'était pas sur les routes. «Les routes sont faites pour les autobus, les autos et les camions», avait-il dit. Il prône l'abolition du registre des armes à feu.

Pour le sondeur Frank Graves, président d'Ekos Research, cette victoire devrait réveiller ce qu'il appelle l'élite progressiste. «Le conservatisme populiste, qui rejette l'autorité des élites et est d'une certaine manière contre les intellectuels, reçoit beaucoup plus d'appuis que dans le passé.» Ce sont maintenant les gens au statut économique plutôt modéré, et les gens plus âgés, qui déterminent l'ordre du jour politique de l'heure au Canada. Des gens qui, un peu à la manière des partisans du Tea Party aux États-Unis, sont animés par un «mélange d'insécurité et de colère».

«Ceux qui proviennent de l'élite professionnelle n'arrivent pas à voir que ce mouvement a du succès, souligne M. Graves. C'est à se demander ce que ça leur prendra pour se réveiller. Ce mouvement annule leur recensement, déconstruit les programmes pour lesquels ils ont milité et les remplace par une rhétorique de compressions dans les services du gouvernement. Et la réponse de cette élite? Ils se disent: "Oh, ce Ford! Il est si peu raffiné!" Ils roulent des yeux, font claquer leur langue, et ne réalisent pas que cet homme a défait sans équivoque leur candidat!»

Pour M. Graves, l'élection de Rob Ford peut avoir deux conséquences sur le prochain scrutin fédéral. Si la performance du nouveau maire est respectable, alors elle pourra ouvrir la porte à l'élection de plus de conservateurs dans la région de la métropole ontarienne. «Mais s'il implose, en commettant des erreurs un peu comme l'a fait Larry O'Brien [maire populiste d'Ottawa défait lundi soir après un mandat tumultueux], cela pourrait avoir l'effet inverse. Les gens pourraient se dire qu'ils ont vu ce que ça donne et pourraient reconsidérer leur appui à Stephen Harper.»

Le sondeur Nik Nanos croit que cette élection aura un effet psychologique certain sur les troupes. «Si vous êtes un organisateur libéral, ça va vous rendre nerveux. Au contraire, si vous êtes conservateur, cela va vous motiver. Cela ne veut pas nécessairement dire que M. Harper aura une bonne performance à Toronto même, mais cela lui permettra peut-être de gagner plus d'appuis dans la ceinture torontoise.»

M. Nanos met en garde contre la tentation de trop transposer les résultats sur la scène fédérale. Ce vote en était d'abord un de mécontentement contre une administration ayant connu son lot de problèmes, notamment une grève des éboueurs qui, en l'absence de services essentiels, a transformé la ville en dépotoir à ciel ouvert en plein été.

«Les électeurs sont allés voter en se demandant quel candidat représente le mieux le changement», estime M. Nanos. D'ailleurs, c'est ce qui explique à son avis l'élection de Naheed Nenshi, un jeune musulman progressiste, à la mairie de... Calgary. «Les gens étaient ouverts au changement. On se retrouve avec une ville conservatrice qui élit un maire progressiste et une ville progressiste qui élit un maire conservateur.» Selon lui, les gens sont encore préoccupés par la situation économique, d'où leur recherche de changement. «Et cela n'est jamais bon pour les candidats sortants», et donc, sur la scène fédérale, pour les conservateurs de Stephen Harper. Il croit que l'élection de M. Ford aura plus d'impact sur la scène provinciale ontarienne, où le gouvernement est libéral.

Cette interprétation modérée de l'élection de Rob Ford a d'ailleurs été reprise autant par le chef libéral, Michael Ignatieff, que le chef du NPD, Jack Layton. «M. Ford a fait campagne sur le thème du gaspillage d'argent, a rappelé M. Ignatieff. Alors moi, ce que je constate, c'est que le plus grand gaspillage à Toronto cette année a été le gaspillage des sommets G8 et du G20. C'est un réveil pour Stephen Harper. [...] Est-ce que Toronto va virer au bleu? Je ne crois pas.»

Jack Layton souligne que les résultats de la mairie sont plus complexes qu'il n'y paraît. «Bon nombre de conseillers qui défendaient un programme progressiste d'investissements dans la Ville, d'appui au transport collectif et au logement social ont été élus, et certains au détriment de candidats qui avaient des idées similaires à celles de Rob Ford. Alors il y a vraiment un patchwork, ici.»
33 commentaires
  • Carole Dionne - Inscrite 27 octobre 2010 00 h 58

    LA MÊME MOUCHE ...

    Qui les avaient piqués pour Harris. Tant pis pour eux et mon beau frère. Il se croit tellement fin d'habiter Toronto. Pour une fois que je peux rire de lui.

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 27 octobre 2010 06 h 22

    Un maire anti-immigrant à Toronto

    Incroyable mais vrai. Le nouveau maire de Toronto ne veut plus d'immigrants. "On doit s'occuper d'abord des 2,5 millions de Torontois. On n'a pas de place pour un million de plus"

    A quand pareil discours au Québec?

  • Guy LeVasseur - Abonné 27 octobre 2010 07 h 46

    Rectitudite Politique Aigüe !!!


    Il est aussi possible que les citoyens ordinaires du grand Toronto
    aient été atteints d'une "Rectitudite Politique Aigüe".

    Cette Rectidudite Aigüe s'est accumulée pendant toutes ces années
    passées, gavées de gâteaux sucrés au Multiculturalisme Extrême Bien Pensant.

    Il en est ainsi résulté d'une violente indigestion "d'Aménagements Raisonnables Non Raisonnables".

    Les "white angry citizens" ont alors fait une sortie massive pour voter dans le plus pur style du Tea Party des United States of Amnesia !

    Autant que faire se peut, essayons que cela ne se reproduise pas
    au Québec et que l'on se retrouve éventuellement avec Stéphane
    Gendron comme maire de Montréal.

  • Jean-François Piché - Abonné 27 octobre 2010 07 h 48

    Une tendance de fond?

    C'est effectivement inquiétant. Le populisme de droite semble effectivement gagner du terrain. Est-ce que parce que le discours est séduisant ? Est-ce qu'on doit atteindre le fond du baril avec les conséquences potentielles de ce genre de politique pour qu'enfin on voit les retombées négatives et que c'est à partir de là qu'on va amorcer un changement vers autre chose?

    Chose certaine, je préfère que cela se passe à la fois proche (c'est au Canada!) et à la fois loin (ce n'est pas au Québec!). Peut-être que ça prenait ça pour qu'on réalise que ce populisme de droite est ce qu'il y a de pire pour affaiblir les liens sociaux au profit d'un ultralibéralisme qui ne peut conduire qu'à un mur. Ue société a besoin de liens de solidarité, pas d'un amalgame d'égocentriques qui ne pensent qu'à leur liberté dénuée de toute forme de responsabilités à l'égard d'autrui.

  • François Dugal - Inscrit 27 octobre 2010 07 h 51

    Les Torontois

    Les torontois veulent une réponse simple à un problème compliqué.