Les contribuables sont en colère contre leurs élus - La course à la mairie de Toronto se décidera au photo-finish

Les Torontois ont eu droit à une campagne négative, qui laissera un arrière-goût. <br />
Photo: Agence Reuters Mark Blinch Les Torontois ont eu droit à une campagne négative, qui laissera un arrière-goût.

La course à la mairie de Toronto risque de se décider au photo-finish lundi. Le suspense ne compense toutefois pas le dépit que cette campagne négative a nourri, un dépit que sont venues accentuer la comparaison avec la course pour Calgary et l'élection lundi dernier de son jeune maire, Naheed Nenshi.

Ce sera George Smitherman, faute de mieux. On peut résumer à quelques mots la prise de position du Globe and Mail au sujet de la course à la mairie de Toronto, des mots qui disent tout. Après des mois de campagne officieuse et officielle, beaucoup de Torontois restent encore sur leur faim. Plusieurs ne voteront pas pour une vision qui les emballe, mais simplement pour bloquer un candidat qui leur fait peur: Bob Ford, le meneur de la course il y a encore un mois. D'autres, au contraire, appuieront ce dernier parce qu'il a su canaliser leur colère.

Depuis des mois, les Torontois sont effectivement en colère contre leurs élus municipaux, qu'ils trouvent trop gâtés alors qu'eux sont trop taxés, souffrent de la congestion routière, d'une bureaucratie trop lourde, de services déficients et de transports en commun inadéquats. Ils sont fâchés au point où, à la mi-septembre, presque la moitié d'entre eux se disaient prêts à élire à la mairie un conseiller populiste et très conservateur dont le seul rêve est de mettre la hache dans les dépenses et les taxes, c'est-à-dire Bob Ford.

Bob Ford, un homme opposé au mariage gai, aux voies cyclables et à l'arrivée d'encore plus d'immigrants à Toronto, a donc surpris, mais aussi donné le ton à toute la campagne. Champion autoproclamé du contribuable, il a forcé tout le monde à débattre sur son terrain, celui des taxes et des dépenses, loin des visions plus larges ou à long terme de la ville.

L'éventualité de sa victoire a toutefois eu l'effet d'un électrochoc. Quatre candidats ont abandonné la course, dont Sarah Thomson qui a dit le faire pour ne pas favoriser la division du vote qui contribuerait à une victoire de M. Ford. Une coalition de citoyens et d'organismes sociaux, environnementaux, artistiques et syndicaux s'est aussi formée à la fin de septembre pour élargir et rehausser le débat. OneToronto.ca n'a pris position en faveur d'aucun des trois candidats restants, mais a clairement fait comprendre son opposition à Bob Ford, explique Roger Keil, directeur du City Institute de l'Université York et signataire de OneToronto.ca.

Résultat: à moins d'une semaine du vote, un sondage Angus-Reid mettait Bob Ford au coude à coude avec celui qu'il devançait par plus de 24 points à la mi-septembre, selon une autre firme de sondages. L'ancien ministre provincial George Smitherman, un politicien de carrière ouvertement gai — qui a tenté pendant un moment de jouer la carte du conservatisme fiscal avant de remettre en valeur ses penchants plus progressistes sur le plan social — ne traînerait maintenant que par un seul point. Aussi bien dire rien.

Contrastes

Les deux hommes sont très différents l'un de l'autre, quasiment des opposés. Conseiller d'Etobicoke pendant 10 ans, Bob Ford est un homme d'affaires banlieusard, populiste et terre à terre qui défend l'usage de la voiture et montre peu d'intérêt pour les arts. George Smitherman a tout du citadin branché, amateur de culture, proche des élites politiques, économiques et universitaires. Député à Queen's Park pendant presque 11 ans, il a été ministre dans le gouvernement libéral de Dalton McGuinty pendant trois ans, poste qu'il a quitté pour se lancer dans cette course.

Le troisième candidat, Joe Pantalone, est franchement à gauche, associé aux syndicats et au NPD, mais aussi à l'administration sortante. Bien que sa compétence ne fasse aucun doute, il souffre du phénomène «Anybody but Ford» (n'importe qui sauf Ford), un mouvement bien réel. Au moins un syndicat l'a, pour cette raison, abandonné pour se ranger derrière M. Smitherman.

Myer Siemiatycki, de l'Université Ryerson, pense que le bruit fait par Mme Thomson lorsqu'elle s'est retirée a contribué à changer le climat de la campagne. Elle a exprimé tout haut l'inquiétude que suscitait la possible élection de Bob Ford, ce qui a incité bien des gens à jeter un second regard sur les politiques du candidat. Et quand Rocco Rossi s'est retiré à son tour, l'avertissement aux Torontois est devenu plus clair, dit-il, surtout qu'il s'ajoutait au message lancé par la société civile à travers OneToronto.ca.

«On a aussi toujours senti que Bob Ford avait fait le plein rapidement d'appuis solides et que son potentiel de croissance était limité. Or le nombre d'indécis est demeuré élevé jusqu'à très récemment. Et quand ces gens ont commencé à porter attention à la campagne, ils sont, pour la plupart, allés vers M. Smitherman», explique Eric Miller, directeur du Cities Centre, de l'Université de Toronto. Le retrait des autres candidats, une campagne plus assidue de M. Smitherman et un examen plus attentif des politiques de Bob Ford ont fait le reste, pense-t-il. La question cruciale maintenant est de savoir si les partisans de M. Pantalone dériveront vers un autre candidat et, si oui, lequel. M. Smitherman est donné favori, mais rien n'est encore joué.

L'herbe verte de Calgary

Tout le monde reconnaît à Bob Ford le mérite d'avoir su prendre le pouls de l'électorat torontois et de lui avoir donné un exutoire. «Il a su très tôt jauger l'opinion et voir où il pourrait avoir du succès», note Roger Keil. M. Ford n'a toutefois pas su franchir l'étape suivante, soit l'élaboration d'un programme solide et cohérent pour corriger les problèmes qu'il avait lui-même relevés.

Et c'est ce qui distingue ce candidat inattendu de celui de Calgary, Naheed Nenshi, lui aussi venu de nulle part. Ce dernier avoue lui-même s'être lancé dans la course pour élever la teneur du débat. Âgé de 38 ans, il ne croyait pas pouvoir gagner, mais il avait des idées. Professeur d'université et homme d'affaires, il a longtemps écrit une chronique sur les affaires municipales dans le Calgary Herald et collaboré à un livre sur le développement harmonieux des villes.

Comme Bob Ford, il n'avait pas de grosse machine et a utilisé les médias sociaux pour diffuser ses positions. Mais la teneur de ces dernières était différente. Fier du dynamisme de sa ville, M. Nenshi se projetait dans l'avenir. Son message a trouvé écho dans la presse traditionnelle, car il était crédible et éloquent. L'envers de Bob Ford, qui a perdu des plumes au fur et à mesure que les détails de son programme étaient passés à la loupe.

Politologue à la Mount-Royal University de Calgary, David Taras souligne que la colère grondait aussi à Calgary, mais M. Nenshi est parvenu à élever le débat et à transformer le désir de changement en autre chose qu'un accès de colère. Il a aussi su mobiliser les jeunes. «Si les jeunes votaient au fédéral, Stephen Harper ne serait pas premier ministre. Si les jeunes n'avaient pas voté, M. Nenshi ne serait pas maire aujourd'hui», résume M. Taras.

George Smitherman n'a rien lui non plus d'un Naheed Nenshi. Hésitant entre l'image conservatrice qu'il voulait projeter pour séduire les partisans de M. Ford et celle plus progressiste capable d'attirer ceux des autres candidats, il a nourri le doute pendant un bon moment avec ses positions jugées souvent trop vagues. Son expérience passée, sa réputation et le rejet de Bob Ford lui ont sauvé la mise, car il n'a pas fait une très bonne campagne, juge Roger Keil. «En fait, il n'a rien fait pour attirer lui-même ces appuis», renchérit son collègue Robert Drummond.

Affaire d'image

En attendant le résultat du vote de lundi, bien des Torontois se demandent si le résultat changera la perception de leur ville, comme celle de M. Nenshi l'a fait pour Calgary. «Son élection donne une image plus juste de Calgary. Cette ville est une de celles qui accueillent le plus d'immigrants. Sa population est plus jeune que la population générale et elle est plus tournée vers le monde et progressiste que les gens ne le croient. À chaque élection, près de 40 % des électeurs albertains, y compris à Calgary, ne votent pas conservateur», souligne David Taras

À Toronto, l'élection de George Smitherman ne changerait pas beaucoup la perception de la ville, conviennent les experts. L'élection de Bob Ford, par contre, enverrait un message plus préoccupant. «Ce serait un sérieux pas en arrière pour Toronto, un repli de ville internationale vers une cité refermée sur elle-même, ce qui n'est pas le reflet de la réalité. Cela pourrait causer des dommages durables», craint Eric Miller. Et il n'est pas le seul.

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Collaboratrice du Devoir