Compteurs d'eau: Montréal suspend le contrat

Photo: Pascal Ratthé

Embarrassé par la controverse entourant les compteurs d'eau, le maire Gérald Tremblay a annoncé hier soir qu'il suspendait temporairement le contrat de 355 millions de dollars accordé par la Ville à Génieau. Cette suspension sera maintenue jusqu'à ce que le vérificateur général de la Ville ait complété son enquête sur tout le processus qui a conduit à l'octroi de ce contrat.

Dans un communiqué diffusé en début de soirée, l'administration Tremblay a annoncé qu'un avis de suspension avait été transmis hier au consortium Génieau, qui a obtenu le lucratif contrat en 2007.

Le maire a demandé au Service des infrastructures, du transport et de l'environnement de la Ville ainsi qu'à la firme BPR, qui a épaulé la Ville dans l'élaboration du contrat, de fournir au public des explications claires et complètes sur l'ensemble du dossier. Au cours des dernières semaines, la controverse n'a cessé de s'intensifier au sujet du processus d'attribution du contrat, des coûts élevés du projet ainsi que des liens d'amitié entre l'ex-président du comité exécutif, Frank Zampino, et l'homme d'affaires Tony Accurso, dont l'entreprise a obtenu le contrat des compteurs d'eau.

«Cet important projet doit se concrétiser sur des bases solides et, par souci de transparence, je tiens à ce que toutes les informations pertinentes soient rendues publiques, explique le maire dans son communiqué. C'est pourquoi j'ai demandé la suspension de ce contrat jusqu'à ce que le vérificateur général rende son rapport.»

Il précise toutefois qu'il ne remet pas en cause la compétence de ses fonctionnaires. «Je tiens à réitérer ma confiance envers le Service des infrastructures, du transport et de l'environnement qui dirige ce projet avec professionnalisme. Notre équipe de fonctionnaires assignée à ce dossier a agi avec compétence», insiste-t-il.

Le contrat qui totalise 355 millions est le plus important jamais octroyé par la Ville de Montréal. Il comporte deux volets, soit l'installation de compteurs dans les industries, commerces et institutions (ICI) pour un montant de 106,8 millions, ainsi que la mise en place d'un système de débitmètres dans le réseau de distribution d'eau au coût de 210 millions.

Dans son édition d'hier, Le Devoir révélait des écarts de coûts importants entre le contrat accordé par Montréal pour l'installation de ses compteurs d'eau et celui que s'apprête à signer la Ville de Toronto. Alors que Montréal consacrera 106,8 millions pour doter les ICI de 32 000 compteurs d'eau, Toronto dépensera 219 millions pour remplacer et installer 465 000 de ces appareils. En d'autres mots, chaque compteur montréalais coûtera 3337 $, comparativement à 471 $ l'unité pour les appareils torontois.

Mais c'est aussi l'ensemble du processus d'octroi du contrat qui a soulevé la critique. La semaine dernière, Frank Zampino, devenu le numéro deux chez Dessau, a reconnu avoir passé ses vacances sur le bateau de croisière de l'homme d'affaires et ami de longue date Tony Accurso, propriétaire de la firme Simard-Beaudry qui forme, avec Dessau, le consortium Génieau. Le premier voyage a eu lieu en janvier 2007, quelques semaines avant le dépôt des soumissions, et le second s'est effectué en février 2008.

Lundi, comme la tourmente entourant le contrat des compteurs d'eau ne diminuait pas, le maire a annoncé qu'il saisirait le vérificateur général de la Ville du dossier afin que la lumière soit faite sur les allégations d'irrégularités formulées au cours des dernières semaines.

M. Tremblay a confirmé hier que ce mandat sera entériné par les élus le 27 avril prochain par l'entremise d'une motion qu'il déposera lui-même lors de l'assemblée du conseil municipal. Il a précisé que des ressources financières supplémentaires pourraient être accordées au vérificateur général afin qu'il mène à bien son mandat. L'enquête pourrait s'échelonner sur quelques mois et comme le mandat de l'actuel vérificateur, Michel Doyon, se termine au mois de juin, c'est vraisemblablement son successeur qui devra compléter le travail. D'ici la fin du mois, M. Doyon doit d'ailleurs remettre son rapport concernant l'épineux dossier de la Société d'habitation et de développement de Montréal (SHDM).

Bonne décision

Le chef de l'opposition, Benoit Labonté, a qualifié l'annonce de la suspension du contrat de Génieau de «bonne nouvelle». «Je pense que, dans les circonstances, c'était la bonne décision à prendre. Ça va donner le temps de mesurer l'ampleur de la problématique et de faire le tour de la question, a-t-il expliqué au Devoir. Mais pour moi, c'est le signe d'une administration qui est constamment en réaction. L'impression que ça laisse, c'est que si l'administration ne s'était pas fait prendre, elle n'aurait pas eu besoin de faire ça. Ça laisse un goût amer.» M. Labonté soutient que l'annulation pure et simple du contrat constitue une option qu'il faudra peut-être envisager, mais qu'il est encore trop tôt pour en venir à une telle conclusion.

Quant à la motion que déposera le maire concernant le mandat donné au vérificateur général, M. Labonté a parlé d'une «récupération cynique» de la motion qu'il avait rendue publique mardi et qu'il comptait lui-même présenter lors de la prochaine séance du conseil municipal.

Le dossier du contrat de Génieau a aussi rebondi à l'Assemblée nationale hier. Le député péquiste de Bertrand, Claude Cousineau, a interpellé la ministre des Affaires municipales, Nathalie Normandeau, pour réclamer qu'elle dépose le rapport de vérification qui lui avait fait conclure, en 2008, que le processus d'octroi du contrat des compteurs d'eau montréalais avait respecté «les règles de l'art» et que rien ne permettait de soupçonner un conflit d'intérêts dans ce dossier.

Cette vérification avait été demandée par la chef de l'opposition, Noushig Eloyan, en raison des liens étroits entre la firme BPR, qui travaillait avec la Ville dans l'élaboration du contrat des compteurs d'eau, et Dessau, qui a finalement décroché le contrat. Mme Normandeau s'est contentée de promettre de déposer les lettres échangées entre son ministère et le directeur général de la Ville, Claude Léger, à ce sujet.

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