Syndicats - L'autre négociation

La nouvelle Ville de Montréal est encore au berceau mais déjà l'agglomération s'apprête à vivre une première crise de croissance avec le début du processus de négociation des conventions collectives. Même si les plus optimistes prévoient des négociations sous le signe de l'ouverture et du renouvellement entre la Ville et ses 27 000 employés, harmoniser les conditions de travail à coût nul tout en concluant une nouvelle convention collective représentera un défi titanesque.

Signe avant-coureur du début d'une ère nouvelle dans la relation de travail entre l'hôtel de ville et ses employés municipaux, celui qui dirige les destinées depuis 17 ans du syndicat des cols bleus de Montréal, Jean Lapierre, a l'intention de prendre sa retraite lorsque cette première convention collective aura été couchée sur papier.

Si et seulement si, précise le principal intéressé, la première convention des cols bleus est négociée librement, sans l'intervention d'un arbitre. Or, si les conditions de travail sont imposées, il s'attend à ce que ses membres lui demandent de demeurer en poste encore un moment à la fin de son mandat. À la fin de son parcours, le bouillant chef syndical aura une trentaine d'années d'ancienneté à la Ville de Montréal, dont 18 à la présidence de la section locale 301 du Syndicat canadien de la fonction publique, et 25 ans au bureau du syndicat.


Optimisme

Au cours d'une longue carrière syndicale parfois houleuse, M. Lapierre a maintes fois défrayé la manchette pour ses propos assassins et ses interventions remarquées, qui lui ont même valu un séjour derrière les barreaux. Sous sa gouverne, son syndicat s'est démarqué par son militantisme. Comment ce monument de la vie municipale montréalaise s'apprête-t-il à négocier ce virage qui sera, en quelque sorte, un chant du cygne?

«On est très optimistes de nature mais encore faudra-t-il que les gens avec qui nous allons négocier fassent preuve d'une véritable ouverture», souligne M. Lapierre. Conformément à ce qui est prévu dans la loi 170, la Ville de Montréal a communiqué le 1er mai, jour de la Fête des travailleurs, avec ses syndicats pour amorcer le processus de négociation qui mènera à la conclusion des premières conventions collectives de travail dans la nouvelle Ville.

Selon Francine Sénécal, vice-présidente du comité exécutif responsable du développement des ressources humaines, l'administration municipale entreprend le processus de négociation avec des objectifs qui vont se préciser en cours de route, mais confie d'emblée vouloir conclure avec les syndicats des conventions collectives à long terme, c'est-à-dire d'au moins cinq ans. «Nous souhaitons aussi que ces conventions se traduisent par une augmentation de la productivité et davantage de mobilité et de souplesse. Nous entendons également introduire des notions de rémunération variable.»

«Ces négociations, c'est une chance de renouveler la dynamique des relations patronales-syndicales à la Ville, dit-elle. En somme, moderniser notre gestion des ressources humaines, y compris celle de nos relations de travail, en misant sur les meilleures pratiques existantes et en les appliquant sur l'ensemble du nouveau territoire.» Pour Mme Sénécal, les relations avec les syndicats ont été positives au cours des derniers mois. Plusieurs rencontres d'échanges de vues avec les syndicats depuis l'arrivée au pouvoir de l'administration Tremblay-Zampino l'ont prouvé, croit-elle. L'application des processus d'intégration des employés à la nouvelle Ville a été discutée et convenue dans un cadre harmonieux.


Ouverture

La vice-présidente du comité exécutif a remarqué que, lors des rencontres préparatoires au Sommet de Montréal portant sur les ressources humaines, les représentants syndicaux ont manifesté une ouverture face à de nouvelles façons d'aborder les négociations et de rechercher des solutions à long terme pour mettre en valeur les ressources humaines. Mais attention, prévient Jean Lapierre, «il ne faut pas se perdre dans des définitions qui ne veulent rien dire, une fois assis à la table».

Le président des cols bleus déplore que la Ville de Montréal ait entamé un processus de négociation qui n'a rien de révolutionnaire et qu'en apparence les bases de discussion sont les mêmes que par le passé. «La Ville embauche un négociateur qui est prêt à faire une guérilla juridique, croit M. Lapierre. Pour nous qui cherchons un véritable partenariat, ce n'est pas de très bon augure. Et si rien n'est fait pour régler cette dimension importante, les négociations risquent d'être longues et pénibles.»

Depuis quelques semaines, les équipes de négociation de la Ville rencontrent celles des syndicats pour discuter de la composition des comités de négociation, s'entendre sur l'approche générale des négociations et identifier des problématiques à résoudre. Tout cela amène à envisager les négociations avec une optimisme tout relatif; la tâche s'annonce lourde et fort complexe. «Il ne sera pas facile de passer des 95 conventions collectives issues de toutes les ex-villes pour en arriver à conclure les neuf premières conventions collectives de la nouvelle Ville. Nous allons donc travailler avec les représentants syndicaux à définir ensemble les approches de discussion et les moyens pour régler les questions problématiques», espère Mme Sénécal.


Partenariat

Mais tout ne doit pas nécessairement être réglé d'un seul coup, pense Daniel Papillon Demers, président du Syndicat des fonctionnaires municipaux de Montréal. «On doit se donner du temps pour tout régler et établir un réel partenariat avec la nouvelle Ville», dit-il en affichant un optimisme prudent face à cette ronde de négociation historique. Son syndicat compte mettre l'accent sur les augmentations salariales, l'élimination de la précarité et de la discrimination, l'élimination de la sous-traitance et la révision de l'organisation de travail qui, souhaite-t-il, pourrait amener des gains de productivité.

Une chose est certaine dans l'esprit du président du syndicat qui représente les quelque 8000 cols blancs, il ne faut pas que «l'on fasse les frais de cette harmonisation. Si on veut le faire à coût nul sans accorder les augmentations salariales qui nous seraient normalement attribuées dans un cadre normal, alors on risque de s'opposer farouchement au processus», précise M. Papillon Demers.

La Ville de Montréal souhaite expérimenter avec les syndicats une approche de négociation basée sur la résolution concertée de problèmes. Les rencontres de travail avec les syndicats porteront d'abord sur la composition des comités de négociation et l'échéancier des rencontres, l'approche de négociation et l'harmonisation des conventions collectives, pour déboucher sur les négociations proprement dites. Parallèlement, le processus d'intégration des employés se poursuivra et sera terminé au début de l'été. Tout le processus de négociation des conventions collectives devrait s'intensifier à compter de septembre. D'ici là, la Ville aura l'occasion de préciser ses orientations aux tables de négociation, surtout au cours des prochaines semaines, et s'attend à ce que les syndicats fassent de même.

«Nous nous devons d'entrer dans ce processus de négociation en nous donnant le temps et les moyens nécessaires pour conclure des conventions collectives où les employés de la Ville, l'administration municipale et les citoyens trouveront leur compte», conclut Mme Sénécal.