La parole est aux maires - Montréal et Lyon, même combat

Gérald Tremblay, maire de Montréal
Photo: Jacques Nadeau Gérald Tremblay, maire de Montréal

Transport, urbanisme, environnement, etc. Depuis trente ans, les métropoles du Québec et de la région Rhône-Alpes collaborent dans les domaines les plus divers.

Vous connaissez peut-être les Velo'v, ces 4000 vélos en libre-service qui circulent depuis trois ans dans les rues de Lyon? Sinon, vous en découvrirez la version montréalaise dès cet automne dans quatre stations expérimentales du centre-ville. Dès le printemps 2009, ce sont 2400 vélos qui seront alors offerts en location dans les arrondissements centraux de Montréal. Mais qui sait que ce projet est directement inspiré de l'expérience de la ville de Lyon? Né à Munich, ce nouveau mode de transport urbain s'est vite répandu en Europe. Lyon fut la première ville française à tenter l'expérience et c'est là que les responsables de Montréal ont pu en mesurer l'intérêt avant de se lancer dans l'aventure. Une première en Amérique.

Les exemples de ce type ne manquent pas. L'illumination des bâtiments du Vieux-Montréal, par exemple, est directement inspirée de ce que fait Lyon en la matière depuis des années. Il y aura 30 ans l'an prochain que les deux villes ont signé un pacte d'amitié. La collaboration entre elles dépasse aujourd'hui largement ces cas concrets. Dans le cadre des Entretiens Jacques-Cartier, l'occasion était belle de réunir les maires de Montréal, Gérald Tremblay, et de Lyon, Gérard Collomb, pour leur demander pourquoi ces deux villes, malgré la distance et des industries souvent en concurrence, ont tant d'atomes crochus.

Le Devoir — Quelle importance ont pour vous les relations entre Montréal et Lyon? Peut-on parler de liens privilégiés?



Gérard Collomb — Il s'agit en effet de relations privilégiées. Un pacte d'amitié a été signé en 1979. Il a été confirmé par un protocole d'échange et de collaboration en 1989. Je vois souvent Gérald Tremblay, puisque nous sommes présents dans plusieurs réseaux identiques. Les deux villes ont pu, grâce à leurs nombreux atouts communs, créer un maillage serré de partenaires économiques, universitaires, culturels, qui permettent en effet de parler de liens privilégiés.

Gérald Tremblay — Lyon est la deuxième ville, après Shanghaï, avec laquelle Montréal a établi des relations aussi importantes et aussi conséquentes. Ce sont deux villes qui ont un fort passé industriel, notamment dans les textiles. Mais, de surcroît, elles sont devenues des villes universitaires très dynamiques. De plus, toutes deux misent sur la recherche et la création pour soutenir l'innovation. Ce sont également des villes-carrefours, entre l'Europe et la Méditerranée pour Lyon, entre l'Amérique et l'Europe pour Montréal.



Le Devoir — Si vous aviez à caractériser ou à décrire ce que vous inspire l'autre ville, que

diriez-vous?

G. C. — La ville de Montréal est très entreprenante et son maire est très dynamique. C'est une ville innovante et créatrice dans plusieurs domaines, avec notamment une vision nouvelle du développement économique fondée sur la création de grappes industrielles chères à M. Tremblay. À Montréal comme à Lyon, on trouve de grands projets urbains, je pense notamment au réaménagement du quartier du Havre et au plan de transport de Montréal qui doit jouer un rôle structurant dans le réaménagement des quartiers de la cité.

G. T. — Lors de mon dernier séjour à Lyon, en 2006, j'ai été particulièrement impressionné par le projet Lyon Confluence, un vaste projet de réaménagement urbain qui me fait beaucoup penser à notre projet du Havre. Dans les deux cas, il s'agit de réaménager un vieux quartier manufacturier et ferroviaire, déstructuré, un quartier qui est le prolongement du centre-ville, pour en faire un milieu de vie de qualité.

Le Devoir — Comment expliquez-vous que ces deux villes, par ailleurs très différentes et situées sur deux continents encore plus différents, aient développé de tels liens?

G. C. — Il existe entre la France et le Canada un partenariat historique et stratégique fort et des relations d'amitié, voire de fraternité. Les villes de Lyon et Montréal n'ont pas échappé à cette logique. Le fait qu'elles sont situées sur des continents différents a probablement créé une forme de fascination pour cette différence. La francophonie a certainement été un des vecteurs du développement des liens nombreux entre les deux pays, mais aussi entre les deux villes, qui ont pris conscience de leurs potentialités respectives.

G. T. — Évidemment, nous n'avons pas les deux millénaires d'histoire de Lyon. Notre appartenance à la francophonie est un facteur essentiel de nos relations. Au fil du temps, non seulement les maires de nos deux villes, mais aussi les chercheurs universitaires, les entrepreneurs et les gestionnaires ont préservé cette relation et approfondi leur collaboration. Ces échanges se sont prolongés dans des projets comme l'intervention dans les quartiers sensibles de Montréal, inspirés du contrat de ville signé entre la Ville de Lyon et ses partenaires de la Région Rhône-Alpes et du gouvernement français pour la réhabilitation du Plateau de la Duchère. L'an dernier, Montréal s'est associé avec Lyon dans un réseau des villes gourmandes, le réseau «Délices», qui suscite beaucoup d'intérêt auprès d'autres grandes villes, comme Barcelone, Bruxelles, Madrid, Milan, Osaka, Philadelphie, São Paulo. Ces échanges réguliers ont d'ailleurs amené la Région Rhône-Alpes à se doter d'une représentation permanente à Montréal.

Le Devoir — Le fait que Lyon et Montréal sont des grandes villes, mais moins grandes que Paris ou New York, simplifie-t-il les liens?

G. C. — En effet, ni Lyon ni Montréal ne sont des capitales. Lyon entretient cependant des relations avec des villes de taille supérieure à la sienne, comme Philadelphie, New York, Yokohama ou Canton. On a parlé de relations d'amitié, c'est aussi ce qui simplifie nos contacts.

G. T. — Montréal a des relations fructueuses et chaleureuses avec Paris aussi. Je partage, avec le maire Bertrand Delanoë, de nombreux intérêts et nous échangeons sur des enjeux tels que l'environnement. Si on peut dire que les relations sont plus soutenues avec Lyon, c'est peut-être à cause de la nature des enjeux économiques et institutionnels, qui sont plus semblables, et, bien sûr, grâce à la durée et à la régularité de notre relation.

Le Devoir — Le président Sarkozy a récemment affirmé que, si les Canadiens sont des amis, les Québécois sont des frères. Cette formule trouve-t-elle à se concrétiser dans les relations qu'entretiennent Lyon et Montréal ?

G. C. — Les relations Lyon-Montréal sont très amicales. Le maire de Montréal est un grand ami avec qui nous échangeons très souvent lors de rencontres dans différentes villes du monde. Par ailleurs, la longévité des Entretiens Jacques-Cartier, et des coopérations universitaires notamment, est également la preuve que Canadiens et Français, Lyonnais et Montréalais éprouvent des liens d'amitié, voire de fraternité.

G. T. — Nous sommes certainement des amis, souvent des cousins et parfois des frères. Et ce n'est pas exclusif. Il y a de la place pour tout le monde dans les relations de Montréal avec les autres villes du monde. Les relations entre Montréal et Lyon s'inscrivent évidemment dans les relations privilégiées que la France et le Québec entretiennent.

Le Devoir — Sur le plan économique, les deux villes ont développé des industries dans des secteurs parfois semblables (biochimie, communications, etc.). Cela ne devrait-il pas en faire des villes concurrentes?

G. C. — Il s'agit plus d'u-ne complémentarité que d'une véritable concurrence. Un partenariat économique a été établi entre nous qui porte notamment sur les sciences de la vie, les biotechnologies, l'immunologie, la cancérologie... Et si concurrence il y a, c'est surtout une source d'émulation.

G. T. — La concurrence existe. Non seulement est-elle stimulante, mais elle peut aussi être source de collaborations sur certains marchés à certains moments. Par exemple, dans le secteur biopharmaceutique, des chercheurs et des entreprises de pointe se sont justement rencontrés lors des Entretiens ces dernières années et ils ont pris la mesure des partenariats possibles.

Le Devoir — Pourtant, les administrations municipales française et québécoise sont très différentes. De quoi êtes-vous le plus jaloux dans l'autre ville?

G. C. — Des différences existent, c'est certain. Je ne crois pas que Montréal possède des compétences similaires à celles de nos collectivités françaises, notamment en matière de santé et d'éducation. Le niveau de sources de revenus de la municipalité québécoise n'est pas établi sur les mêmes bases que pour Lyon, ce qui représente un handicap en matière budgétaire. Là, Lyon semble plus avantagée.

G. T. — Il y a des différences importantes, bien sûr. Dans le transport collectif, par exemple, la France possède un réseau de transport public fortement implanté dans les grandes villes et entre elles, avec des infrastructures qui relient, par exemple, le TGV aux aéroports et à tout le réseau urbain lyonnais. C'est un objectif que nous visons avec le plan de transport de Montréal.

Le Devoir — Comment expliquez-vous le succès des Entretiens Jacques-Cartier?

G. C. — La régularité et la qualité des échanges, l'esprit d'ouverture en sont à l'origine. Il faut reconnaître ici le dynamisme de son directeur, qui réussit depuis déjà 20 ans à mobiliser toutes les forces intellectuelles des deux villes et régions pour donner toujours plus d'attractivité aux Entretiens, en élargissant les thématiques et en ouvrant les colloques à des institutions économiques, culturelles.

G. T. — Les Entretiens ont maintenu le cap sur des questions pertinentes et se sont élargis à de nombreux acteurs. Il y a eu au départ le besoin de collaboration entre chercheurs universitaires de Lyon et de Montréal. Puis, il y a eu un intérêt de plus en plus large pour les questions urbaines, culturelles, économiques. C'est une des clés du succès.

Le Devoir — Êtes-vous en mesure d'évaluer les retombées de ces Entretiens dans votre ville?

G. C. — Les Entretiens Jacques-Cartier rassemblent à Lyon chaque année, pendant trois années de suite, entre 250 et 300 intervenants et participants du Canada et du Québec mais aussi d'autres pays. Cela entraîne évidemment des retombées en matière d'hôtellerie et de restauration, mais aussi de découverte de la ville et de son patrimoine. Par ailleurs, les Entretiens Jacques-Cartier permettent de valoriser le potentiel intellectuel de Lyon et de la région Rhône-Alpes par des échanges de haut niveau, des confrontations d'idées et des mises en commun d'expériences. Tous ces éléments renforcent et dynamisent l'image internationale de Lyon. Et puis, on a évoqué les relations d'amitié et les échanges générés, cela est inestimable. C'est une vraie richesse.

G. T. — L'apport des Entretiens ne peut pas se mesurer seulement par le nombre de visiteurs. Ce sont des chercheurs universitaires, des décideurs économiques, des entrepreneurs dans des domaines tels que la santé, les nanotechnologies ou les transports, des créateurs culturels, de grands chefs cuisiniers, des personnalités politiques, des recteurs et des présidents d'université. Dans le domaine des sciences de la vie, grâce aux échanges menés en 2006 lors des Entretiens à Lyon, nous créerons cette année un pool d'entreprises montréalaises, québécoises, lyonnaises et rhônalpines qui sont soutenues, dans leurs démarches commerciales de chaque côté de l'Atlantique, par le Campus des technologies de la santé de Montréal et l'ARDI-Santé (Agence régionale du développement et de l'innovation) de la Région Rhône-Alpes.

Le Devoir — Caressez-vous de nouveaux projets communs?



G. C. — Nous mettons en place un programme de coopération entre les communautés urbaines de Lyon, Bordeaux, Montréal et Québec, qui portera sur la stratégie de développement des métropoles et d'échanges de bonnes pratiques de gouvernance. Nous avons des préoccupations communes sur lesquelles une réflexion va s'engager, notamment dans le domaine de la gestion des déchets, du développement durable et de la lutte contre les changements climatiques.

G. T. — Le Plan lumière dans les quartiers patrimoniaux, la collaboration dans la démarche de solidarité humanitaire et dans le projet de Bamako, les alliances entreprises-universités pour l'innovation, les projets communs ne manquent pas. Les discussions que j'aurai avec Gérard Collomb ne manqueront pas d'en susciter d'autres.

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Propos recueillis par Christian Rioux

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Correspondant du Devoir à Paris

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