La participation citoyenne aux arts - Des oeuvres de territoires par les gens du territoire

La Wapikoni mobile a permis à plus de 700 jeunes autochtones de créer 140 courts métrages — parmi lesquels 20 ont remporté des prix dans divers festivals nationaux et internationaux.  Source: Wapikoni mobile
Photo: La Wapikoni mobile a permis à plus de 700 jeunes autochtones de créer 140 courts métrages — parmi lesquels 20 ont remporté des prix dans divers festivals nationaux et internationaux. Source: Wapikoni mobile

Qu'on parle d'art social ou de démocratisation de la culture, la tendance est à la création collégiale d'oeuvres d'art permettant aux citoyens de mieux s'approprier leur histoire et leur milieu de vie. Pleins feux sur des stratégies qui fonctionnent.

Tout le monde connaît Manon Barbeau et sa Wapikoni mobile, ce studio de production cinématographique et musicale qui sillonne le Québec pour donner la parole aux jeunes autochtones. Mais saviez-vous que des «Bleuets» s'affairaient présentement à recouvrir le territoire du Saguenay-Lac-Saint-Jean d'une immense sculpture en forme de poisson? Ou encore qu'un musée de Salaberry-de-Valleyfield avait donné l'occasion à des jeunes de la rue de créer une oeuvre d'art? Dans tous ces cas de figure, l'engagement des citoyens a été à la base du processus de création.

La Wapikoni mobile

Créée en 2004 par la cinéaste Manon Barbeau avec l'aide de l'Office national du film et de l'Assemblée des Premières Nations, la Wapikoni mobile a été nommée ainsi en hommage à Wapikoni Awashish, une jeune Amérindienne engagée et dynamique, décédée en 2002 dans un accident de la route. Ce studio ambulant est équipé de tout ce qu'il faut pour créer.

À son bord, de jeunes cinéastes talentueux initient les jeunes des communautés autochtones aux technologies numériques et leur enseignent les rudiments de la scénarisation et de la réalisation. «Évidemment, nous ne leur donnons pas des cours théoriques, précise Manon Barbeau. Nous leur indiquons l'essentiel — ceci est le bouton pour filmer, le son se règle comme cela... — et les laissons exprimer leur créativité, qui est immense.»

À ce jour, 14 communautés ont été visitées sur les 54 que compte le Québec (le studio est sur la route d'avril à novembre). «La Wapikoni mobile se rend dans les communautés à l'invitation des conseils de bande, poursuit-elle, et ce sont eux qui nous présentent les jeunes qui veulent participer. Ensuite, nous déterminons ensemble les thèmes à traiter, qui varient dans chaque communauté selon ses préoccupations: transmission de traditions ou problématiques diverses.»

Plus de 700 jeunes autochtones ont ainsi pu créer 140 courts métrages — parmi lesquels 20 ont remporté des prix dans divers festivals nationaux et internationaux — et autant de disques compacts. Manon Barbeau est d'ailleurs très fière de dire que la Wapikoni mobile a permis à la planète de découvrir «le premier rappeur algonquin au monde», Samian, dont la carrière s'est envolée après qu'il eut tourné et mis en ligne son premier vidéoclip.

Et les projets ne manquent pas, car la Wapikoni mobile fait désormais école à l'international. En effet, des contacts ont été établis avec la Polynésie française et le Brésil alors que d'autres pays comptant une importante population autochtone, tels la Bolivie, le Pérou, le Mexique et même la Norvège, sont intéressés par le concept.

La Grande Marche des tacons-sites

Le peintre Alain Laroche et le sculpteur Jocelyn Maltais, du centre d'arts multidisciplinaires Interaction Qui, à Alma, privilégient une approche mettant en relation l'art et la vie. Leur démarche artistique vise à transformer le territoire par des interventions poétiques réalisées en interaction avec la population.

Lancée en 1988, La Grande Marche des tacons-sites est une sculpture colossale en forme de poisson recouvrant le territoire du Saguenay-Lac-Saint-Jean, soit environ 140 kilomètres sur 40. Elle représente une ouananiche (saumon d'eau douce), l'animal emblématique de la région, et est elle-même constituée de 60 sculptures plus petites en forme de tacons (jeunes ouananiches) appelées tacons-sites, une pour chaque localité de la région. Chaque tacon-site est élaboré en partenariat avec la population locale afin de mettre en valeur son histoire et ses traditions.

«Les citoyens de la municipalité de Métabetchouane-Lac-à-la-Croix, par exemple, ont décidé de créer un jardin potager adjacent à leur petit musée d'agriculture et d'y faire pousser les "trois soeurs" des autochtones, soit du maïs, des haricots et des courges, raconte Alain Laroche. Non seulement ce "Jardin des trois soeurs" est devenu un point de rencontre quotidien, mais les gens ont décidé de faire du produit de la récolte un repas collectif, le "potage des trois soeurs", le transformant ainsi en activité cyclique.» Du coup, le conteur Bertrand Bergeron, qui crée un conte dédié à chaque tacon-site, a intitulé celui-ci Le Festin des trois soeurs. Quant aux roches extraites des champs par les cultivateurs, elles ont immortalisé cette heureuse histoire dans le «Tacon-site des semences».

Ailleurs, une activité pédagogique a été organisée avec une classe de sixième année sur le thème du génome humain. «Les élèves ont pris connaissance des recherches sur le génome humain et des incidences de la génétique sur les populations, écrivent les artistes dans leur site Internet. Puis, ils ont fabriqué des personnages en assemblant au sol de différentes manières quatre sortes de pierres. Il s'agissait de créer un village imaginaire composé d'hommes, de femmes et d'enfants tous différents et ayant leur propre identité. À la fin de l'activité, tous les personnages — les pierres — ont été déposés dans le "Tacon-site du génome humain", symbolisant ainsi la mise en commun de notre patrimoine génétique régional lors de la colonisation.»

Vingt tacons-sites sont achevés à l'heure actuelle et le duo d'artistes prévoit compléter La Grande Marche des tacons-sites en 2012. Un événement grandiose est d'ailleurs prévu pour l'occasion, au cours duquel des feux d'artifice seront lancés des 60 tacons-sites et photographiés par satellite. Ainsi s'écrira un nouveau chapitre de la «fabuleuse histoire» du Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Ma ville, ma vision, mon avenir

L'idée à l'origine de ce projet de «muséologie d'intervention», partenariat unique entre le Musée de société des Deux-Rives (MSDR) et un organisme communautaire, consistait à faire connaître le patrimoine à des jeunes de la rue en leur permettant de réaliser une exposition de photos et un livre tout en suscitant, de la part des adultes, une réflexion sur leur responsabilité en tant que citoyens par rapport aux jeunes dits marginaux.

Dix jeunes Campivallensiens ont donc suivi plus de 100 ateliers portant sur des thèmes aussi variés que l'informatique, le graphisme, la rédaction, la photographie, la recherche d'emploi, la toxicomanie et même la conservation préventive du patrimoine et la visite de musées. «Après six mois, une centaine d'ateliers et beaucoup d'émotions, ces jeunes ont offert à la population un livre et une exposition de photos [présentée dans un centre commercial où ils se tiennent habituellement] où les questionnements côtoient l'espoir», peut-on lire dans le bilan qu'en tire Michel Vallée, directeur du MSDR. Et il semble que le public ait été très touché par ce qu'il a vu, à en juger par les commentaires recueillis.

L'expérience a eu pour effet d'inciter les participants à retourner aux études ou à se trouver un emploi: «Ces jeunes ont vu naître un sentiment de fierté et d'appartenance à leur milieu. Des dix participants, un seul a décroché», se réjouit le directeur du musée. La valorisation résultant de leur travail a changé leur vie et leur a donné une deuxième chance.

Et les retombées sont con-cluantes: en plus de resserrer les liens entre un milieu et ses jeunes, elle a permis à des personnes âgées qui avaient été photographiées par ceux-ci de surmonter leur peur et de commencer à aller vers eux dans les parcs. De surcroît, la Ville de Salaberry-de-Valleyfield a mis sur pied une activité annuelle consacrée au graffiti et l'a placée sous la responsabilité d'un d'entre eux. En fait, le succès a été tel que le musée a lancé une seconde édition portant sur les différences qui amènent certains citoyens à avoir des préjugés, par exemple sur les ethnies différentes, les personnes tatouées, handicapées, homosexuelles, etc., puis une troisième vient de commencer sur le thème Se retrouver, se rassembler, afin d'inciter la population à se serrer les coudes et à foncer vers l'avenir.

Grâce à de tels projets, conclut Michel Vallée, «plusieurs intervenants ont découvert que la culture prend véritablement son sens quand on réussit à l'intégrer à la vie quotidienne et à en faire un outil de développement durable et d'éducation destiné à l'ensemble de la collectivité».