Mais où va toute cette neige sale ?

La mise en place de dépôts à neige a permis à Québec de mettre fin aux rejets directs dans ses cours d’eau.
Photo: Jacques Nadeau La mise en place de dépôts à neige a permis à Québec de mettre fin aux rejets directs dans ses cours d’eau.

En 2002, le Québec a complété la construction de ses dépôts à neiges usées, mettant officiellement fin aux rejets directs dans ses cours d'eau. Depuis lors, on n'a pas beaucoup parlé du problème des neiges usées, malgré les failles du nouveau système.

L'aménagement de 367 dépôts à neige permanents à travers le Québec a sans contredit amélioré les choses. Mais cet hiver, en raison de chutes de neige comme on n'en avait pas vu depuis longtemps, Québec a dû autoriser 70 nouveaux dépôts à neige temporaires, contre une dizaine habituellement, alors que 14 dépôts permanents ont été autorisés à accroître sensiblement leur capacité.

Toutefois, affirme Michel Rousseau, chimiste adjoint au Centre de contrôle environnemental du ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP), «aucun rejet n'a été autorisé dans les cours d'eau». Il convient cependant que le ministère a découvert plusieurs sites illégaux, généralement créés par des entrepreneurs en déneigement, dont les contaminants ont pu filer aux cours d'eau. Plusieurs avis d'infraction ont été envoyés aux responsables de ces sites qui ne répondent pas aux normes d'aménagement du ministère, lequel exige une décantation et une récupération des huiles et des graisses avant de diriger les eaux de fonte d'un dépôt vers un égout pluvial ou un bassin de décantation.

Depuis des décennies, on rejetait dans les rivières ou au fleuve ces neiges usées qui contiennent des débris solides dont la concentration est en moyenne 500 fois plus élevée que celle des eaux usées de réseaux unitaires, c'est-à-dire ces réseaux où les eaux de pluie récoltées par les puisards se combinent aux eaux usées des résidences, des commerces et des entreprises pour filer à l'usine d'épuration municipale.

Aux débris comme le sable, les papiers, les bouteilles de plastique et même les bidons de lave-glace s'ajoutent de fortes concentrations d'abrasifs, de cendres et de particules provenant de la corrosion et de l'usure des véhicules et des structures urbaines. On y retrouve aussi des huiles et des graisses provenant elles aussi des véhicules. Les concentrations, ont indiqué trois études sur quatre, y dépassent allégrement la norme de rejet aux égouts pluviaux, dont les eaux ne sont pas traitées dans plusieurs villes de moyenne ou de faible importance au Québec.

Enfin, ces neiges usées, si abondantes cet hiver, contiennent du plomb même si on ne l'utilise plus dans l'essence, du manganèse, du fer et du chrome, sans oublier les fondants riches en chlorures, en sodium et en calcium.

Recueillir les débris

Les dépôts à neige permanents recueillent sur place l'essentiel de cette contamination. Et c'est heureux car, lit-on sur le site Internet du MDDEP, «les débris retrouvés dans les neiges usées ne permettent pas de respecter la norme pour le raccordement au réseau pluvial» où les eaux de fonte sont dirigées. C'est aussi le cas des matières en suspension (MES), qu'on préfère ramasser sur place après la fonte, parce que les «quantités de MES qu'on retrouve dans la neige sont bien supérieures à celles des eaux usées, de l'eau de ruissellement ou à la norme municipale pour le raccordement au réseau d'égout pluvial. Bien qu'étant en concentration inférieure aux débris, les MES contiennent 79 % des métaux lourds».

Les dépôts permanents de neiges usées sont dotés d'équipements d'épuration rudimentaires, comme des déflecteurs et un système de décantation des eaux de fonte, ce qui permet de recueillir sur place les débris et les matières en suspension en espérant que l'essentiel des fondants, des huiles et des graisses ne filera pas en trop grande concentration à l'égout pluvial.

Le porte-parole du ministère affirme qu'on vérifie systématiquement si les mesures d'imperméabilisation des dépôts à neige fonctionnent ou si une partie de cette pollution s'infiltre dans la nappe souterraine.

La directive d'aménagement du ministère ne précise pas comment on nettoie un dépôt permanent ou temporaire des résidus laissés sur place, ni même ce qu'on en fait à long terme, malgré qu'on y retrouve des concentrations non négligeables de métaux lourds et d'hydrocarbures.

Yves Girard, directeur du Service de la propreté et de l'entretien à la Ville de Montréal, précise que les dépôts sont régulièrement nettoyés et que, selon leur contenu en toxiques, les résidus sont envoyés dans des sites d'enfouissement autorisés, selon leur degré de contamination.

Toutefois, selon un fonctionnaire du MDDEP, c'est «le gros point faible de la politique, que personne ne veut examiner», car il faudrait caractériser chaque accumulation de résidus, dit-il. En effet, leur toxicité peut varier énormément. Le site Internet du ministère le confirme d'ailleurs lorsqu'on y lit que la «concentration de contaminants peut varier davantage d'une précipitation à l'autre pour une même municipalité que d'une municipalité à l'autre pour une même tempête. Ce constat rend impossible une quantification exacte et unique de la concentration des neiges usées pour une ville».

Dans ce contexte, précise cette même source, ces résidus devraient être accumulés à l'abri et analysés avant qu'on ne les envoie comme matériel de recouvrement d'un site d'enfouissement ordinaire, vers un site pour sols contaminés ou même chez Stablex, le seul endroit où on peut traiter les métaux lourds en trop fortes concentrations. Mais tout le monde veut éviter de se retrouver là...

Priorité aux eaux

Jusqu'à maintenant, Québec s'est moins préoccupé de ces résidus, qui concentrent pourtant des mois d'apports en toxiques, que des cours d'eau. Il exige en général que les eaux de fonte des dépôts se décantent dans un bassin ou soient rejetées à l'égout municipal.

Cela pose un deuxième problème.

Si l'égout municipal est unitaire, les eaux du dépôt à neige seront traitées, comme à Montréal, à l'usine d'épuration, ce qui permet d'en extraire un maximum de contaminants.

Mais dans plusieurs villes, Québec autorise le rejet de ces eaux contenant des métaux lourds et des fondants dans l'égout pluvial, qui mène souvent droit au cours d'eau.

Certaines municipalités comme Montréal ont mis au point des solutions qui font école à l'échelle internationale mais que boudent curieusement les autres municipalités du Québec. Montréal compte en effet une quinzaines de chutes à neige, ce qui permet de traiter ces neiges usées à l'usine d'épuration. Selon Yves Girard, entre 20 et 35 % des neiges usées d'un hiver moyen sont ainsi récupérées et traitées.

Quand les égouts ne sont pas assez gros pour que les camions y déversent directement leur chargement de neige, on peut en utiliser de plus petits si on accumule la neige à côté. On la déverse alors à l'égout en petites quantités afin de ne pas trop diminuer la température des eaux usées et de ne pas bloquer les canalisations. Saint-Léonard utilise cette méthode, plus coûteuse il est vrai, mais il y a un prix pour protéger l'environnement.

Solutions d'avenir

La municipalité de Cap-Rouge, près de Québec, utilise quant à elle une fondeuse à neige, ce qui lui permet de faire fondre ses neiges usées dans une grande piscine dont l'eau provient du fleuve. Pour en hausser la température tout en minimisant les pertes, Cap-Rouge la chauffe avec des capteurs solaires et l'entrepose sous terre en attendant d'y déverser des camions entiers de neige. Ailleurs en Amérique, on utilise la géothermie pour chauffer cette eaux.

Les fondeuses à neige offrent une solution que Montréal veut explorer. Quand on lui demande si la Ville a songé à demander aux raffineurs de jouer leur rôle afin de récolter la pollution de leurs produits en chauffant d'immenses bassins avec les pertes des raffineries, le responsable de l'environnement au comité exécutif de la Ville, Alan DeSousa, croit que c'est une idée à «explorer en priorité», d'autant plus que la politique de gestion des déchets impose déjà aux autres entreprises de contribuer à leur récupération.

Yves Girard, le grand patron des services environnementaux de la Ville de Montréal, reconnaît qu'il y aurait certainement un inventaire à dresser des sources de chaleur perdue un peu partout dans la ville, qu'on pourrait mettre à profit dans des fondeuses d'autant plus qu'en hiver, on chauffe partout. L'utilisation de fondeuses à neiges usées réduirait l'espace consacré à l'heure actuelle aux dépôts à neige et simplifierait la collecte des contaminants puisqu'elles serviraient aussi de bassins de décantation.

Cependant, il serait étonnant que Québec pousse bien fort dans de nouvelles directions. Malgré les avis de plusieurs de ses ingénieurs, l'Environnement a refusé de construire des usines d'épuration dont les débits et les équipements auraient été calibrés pour traiter un maximum de neiges usées, même dans les petites villes, un système expérimenté avec succès par Montréal et qu'on vient étudier de partout dans le monde.

Toujours par souci d'économie et pour ne pas devoir accroître la capacité de traitement des usines d'épuration, dont il paie presque toute la facture, le ministère incite désormais les municipalités, y compris Montréal, à construire des réseaux d'égouts séparés. Ainsi, les toxiques de toute sorte présents dans les eaux pluviales des nouveaux quartiers en été et dans leurs neiges usées en hiver ne sont plus traités à l'usine d'épuration si on les a dirigés vers un système dit séparé. Mais comme ces eaux contiennent plus de toxiques que les eaux usées domestiques, cette pollution, la plus dangereuse à long terme pour la vie aquatique, file aux cours d'eau, où elle s'accumule lentement grâce aux économies réalisées au sein d'un ministère qui n'arrive à accaparer que 0,3 % du budget québécois.
2 commentaires
  • Denis Beaulé - Inscrit 19 avril 2008 06 h 40

    Pourquoi ne pas 'innover' ?

    La neige en ville, ce n'est pas la place. Pourquoi ne la fait-on pas tomber ailleurs ?

  • Mario Tremblay - Abonné 19 avril 2008 09 h 07

    Si je comprends bien ...

    Au lieu de déverser la neige directement dans le fleuve, on lui fait faire un détour, qui, au bout du compte, ne sert qu'à ramasser les bidons de lave-glace!