Patrimoine - Tout ce qui est vert n'est pas orange

L'an dernier à pareille date, Sauvons Montréal attribuait un prix Orange à la Ville de Montréal pour l'adoption de sa politique du patrimoine. Un an plus tard, le caractère novateur du document n'a pas empêché l'administration Tremblay d'abolir deux toponymes anciens (de Bleury et du Parc) pour commémorer l'ancien premier ministre Robert Bourassa. Un geste qui lui a valu un prix Citron hier, mais aussi un avertissement musclé de la part des artisans de Sauvons Montréal.

«À la première occasion, la Ville passe à côté de sa politique et pose un geste qui n'est pas à la hauteur de ses engagements ni de ses discours», a souligné le directeur des politiques d'Héritage Montréal, Dinu Bumbaru. Sauvons Montréal a également relevé le caractère controversé d'une telle décision, prenant ainsi le relais des milliers de citoyens qui sont montés au front cet automne pour convaincre la Ville de faire marche arrière.

En conférence de presse hier, Sauvons Montréal a aussi émis des réserves sur le virage vert à la norme LEED, une initiative brillante pour l'environnement planétaire, mais qui n'est pas toujours heureuse au plan local. «Il ne faut pas se servir de l'environnement comme d'une indulgence, explique Dinu Bumbaru. Il faut aussi être exigeant sur la capacité d'intégration au milieu urbain et patrimonial, sinon on se retrouve à créer des dégâts au nom de l'environnement.»

Au nombre des expériences vertes qui ont mal tourné, Sauvons Montréal compte l'îlot Bel-Air, un projet médaillé pour son caractère vert et durable, mais tout à fait insensible à l'environnement urbain. Le quadrilatère formé des rues Saint-Antoine, Rose de-Lima, Bel-Air et Saint-Jacques n'a en effet rien d'autre à offrir désormais qu'un long supplice bordé de murs aveugles, ce qui lui vaut un prix Citron.

À Sauvons Montréal, on voit là le signe d'un triste retour au «façadisme». «On a vu réapparaître l'idée de ne conserver que des rappels des bâtiments, notamment avec le CHUM. Il va falloir qu'on s'entende sur les termes. Si on conserve le patrimoine, on doit le faire avec le meilleur de nos talents. Il ne s'agit pas d'être dogmatiques. Mais si on tombe toujours dans la solution facile du "façadisme", on fait fausse route», croit M. Bumbaru.

Les membres de la société n'ont pas qu'asséné quelques gifles, ils ont aussi fait du renforcement positif en accordant plusieurs prix Orange, notamment à l'église Saint-Henri [notre photo], où s'est tenue leur conférence de presse. Sa conversion en Hôtel des encans est un bon exemple de conversion harmonieuse qui touche non seulement la façade, mais tout l'intérieur du bâtiment. Un autre prix Orange est venu saluer la restauration du pavillon du lac aux Castors, qui a permis de faire revivre tout un pan du passé récent de Montréal.

Sur le front de l'aménagement, le jury a voulu souligner par un prix Orange la démolition attendue de l'échangeur du Parc-des Pins qui a permis «un dégagement fantastique». À l'étape actuelle des travaux toutefois, l'aménagement ressemble à toutes les intersections génériques que l'on retrouve à l'entrée d'innombrables villes nord-américaines, prévient M. Bumbaru. «On donne le prix en toute confiance, mais l'aménagement qui va le compléter devra être à la hauteur. Il ne faudrait pas qu'on prépare un citron pour l'an prochain.»

L'année 2006 a également vu se profiler plusieurs projets intéressants, donnant au jury l'envie de multiplier les mentions Orange. «Ce sont des projets qui dénotent une intention, qui auraient pu, peut-être, être mieux parachevés sur certains aspects, mais qui demeurent assez intéressants», explique M. Bumbaru. En matière de patrimoine, trois projets se sont distingués: la rénovation respective de la mission Old Brewery, du Montréal Racket Club et de la Parisian Laundry. L'initiative visant à rendre le marché Jean-Talon piétonnier lui a aussi valu une mention positive, comme ce fut le cas des Habitations Jean-Placide-Desrosiers à Lachine, qui ont réussi quelque chose de «très intéressant» avec des «budgets très modestes».

Sauvons Montréal est une société à but non lucratif qui milite pour la sauvegarde et la préservation du bâti ancien et pour un développement urbain planifié et responsable. Elle est intervenue avec succès pour empêcher nombre de destructions, notamment dans les cas de la gare Windsor, de la maison-mère des Soeurs grises, de la prison des Patriotes, du Monument-National et de la maison Shaughnessy.