Montréal - Méga-projet immobilier dans le Sud-Ouest

Après l'échec du déménagement du Casino de Montréal, l'arrondissement Sud-Ouest pourrait être l'objet d'un autre immense projet de développement économique. Le groupe immobilier Devimco convoite en effet le secteur de Griffintown aux abords du Canal Lachine pour y construire un projet de 1,2 milliard de dollars qui allierait des espaces pour des magasins à grande surface, des commerces de taille moyenne, des espaces à bureau et quelques milliers de logements.

Bien qu'aucun projet n'ait encore été officiellement déposé, des esquisses ont été fournies aux services de l'aménagement et à l'équipe des grands projets de la Ville (Groupe d'intervention stratégique et tactique). Devimco multiplie les efforts depuis quelques mois pour obtenir un accord de principe de la part de Montréal et accélérer le processus habituel d'étude des dossiers.

Selon les informations recueillies par Le Devoir, le quadrilatère visé est d'une taille importante, soit 18,5 hectares, compris entre la rue Ottawa, le Canal Lachine, l'autoroute Bonaventure et la rue Wellington. Le projet, intitulé Village Griffintown, prévoit la construction de plusieurs immenses plates-formes destinées à des fonctions commerciales sur lesquelles seraient juchées en moyenne quatre tours de logements aux extrémités. On estime la superficie commerciale du projet à environ 10 hectares et le nombre de logements construits à plusieurs centaines de mètres carrés. Le concept rappelle, selon une personne qui a consulté les croquis, la facture du Complexe Desjardins au centre-ville.

Devimco, qui a fait parler de lui récemment avec l'ouverture du centre commercial Dix-30 à Brossard, refuse toute demande d'entrevue sur son projet et achemine les questions à l'agence de communications Bleu Blanc Rouge. Il en va de même chez la firme d'urbanisme Daniel Arbour & associés qui accompagne le promoteur dans ses démarches. «C'est à l'étape de pré-projet. Ils sont toujours en train de faire les différentes études. Ils sont encore en phase préliminaire, on n'a encore rien de public», explique la responsable du dossierà l'agence, Hélène Desjardins.

Selon nos sources, le projet pourrait accueillir des magasins à grande surface, comme un supermarché, une grande pharmacie, un Canadian Tire, des salles de cinéma ainsi qu'un Wal-Mart. Plusieurs boutiques de petite et moyenne taille pourraient aussi y trouver une niche. L'ensemble projeté suppose une reconfiguration de plusieurs rues du secteur ainsi que la démolition des bâtiments existants.

Le secteur environnant est appelé à se développer considérablement au cours des prochaines années. L'ETS devrait agrandir ses locaux juste au nord du quadrilatère visé par Devimco, le promoteur immobilier Kevlar est sur le point d'acquérir non loin de là le terrain d'une dizaine d'hectares du centre de tri postal. La Ville souhaite aussi développer trois autres endroits dans le quartier de Griffintown et a organisé le mois dernier les «Dialogues de Griffintown» pour inviter des professionnels à réfléchir à des projets qui pourraient y être aménagés.

Recherche d'une voie rapide

Alors qu'aucun dossier officiel n'a encore été déposé aux autorités municipales, Devimco fait pression depuis quelques mois auprès des autorités municipales pour accélérer le processus.

«Le promoteur aurait souhaité un accord de développement, mais il n'avait pas encore déposé de projet. C'était cahin-caha. Là, on est embarqués dans une démarche plus rigoureuse, plus systématique et on sait où on s'en va», explique la mairesse de l'arrondissement Sud-Ouest, Jacqueline Montpetit.

Devimco a fait part de sa frustration quant à l'avancement du dossier récemment dans une lettre adressée au maire Gérald Tremblay et distribuée à tous les membres du comité exécutif et à différents acteurs de la communauté.

Montréal a répondu par la voix de son directeur général en offrant la collaboration des services de la Ville et en rappelant les étapes normales à suivre dans de telles circonstances. «On a dit qu'on était prêts à consacrer des ressources de la Ville pour accompagner le promoteur dans les démarches. [...] Mais on a dit d'autre part que c'est essentiel, étant donné la complexité du projet, d'accorder le temps nécessaire pour établir les meilleures conditions propices à la réussite», a expliqué au Devoir le responsable du Développement économique au Comité exécutif, Alan De Sousa.

Avant d'étudier plus avant le dossier, la Ville exige notamment que le promoteur fasse la démonstration qu'il détient au moins 85 % du terrain visé, ou à tout le moins qu'il possède des options d'achat lui permettant de les acquérir.

De son côté, la Ville a demandé une étude externe sur la valeur patrimoniale du secteur et son potentiel archéologique. Des fouilles archéologiques sont en effet menées tout près de là, sur la Pointe des Seigneurs. «On veut être outillés pour le moment où un projet sera déposé», explique Mme Montpetit.

«C'est complexe, ces développements-là. On fait bouger tout un milieu avec un grand projet comme cela, un milieu qui a une histoire», poursuit Mme Montpetit. Elle s'attend à recevoir un projet officiel au début de 2007, ce qui permettra d'enclencher officiellement l'étude du dossier, qui devra, selon elle, nécessairement passer par l'Office de consultation publique de Montréal.

Un «concept dépassé» selon un expert

Bien que les tractations entre la Ville et le promoteur restent du domaine privé, le projet fait déjà beaucoup jaser les experts dans le milieu et ne fait pas l'unanimité.

«C'est un concept tellement révolu, cette idée d'anéantir complètement la rue, par des immenses socles de la taille de l'îlot pour ensuite construire des tours dessus, c'est quasiment médiéval comme concept. Cela présuppose la disparition des îlots tels qu'on les connaît aujourd'hui, c'est assommant», critique le professeur David B. Hanna, du département d'études urbaines de l'UQAM.

Il déplore les tentatives du promoteur pour court-circuiter les processus habituels d'étude du dossier. «C'est choquant qu'encore aujourd'hui le secteur privé dise "les règles, je ne veux rien savoir de cela, je suis monsieur Big, vous arrangez les choses pour moi et vous faites cela vite". C'est d'une arrogance incroyable», poursuit M. Hanna.

Rappelant l'histoire de l'îlot Overdale qui avait été rasé dans les années 1980 pour céder la place à un ensemble immobilier qui n'a jamais été réalisé, il doute que le projet de 1,2 milliard promis voie le jour dans son ensemble. «C'est toujours la fameuse tactique des promoteurs, de promettre la lune et, finalement, ils travaillent juste sur un ou deux îlots au départ, et le reste est spéculatif», croit M. Hanna.

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Avec la collaboration de Frédérique Doyon