Défusions: la suite - Conseils d'agglomération: rien ne va plus!

Photo: Jacques Nadeau

Les conseils d'agglomération sont en train d'empoisonner les relations entre les grandes villes et les municipalités défusionnées. Créées à la suite des défusions, ces structures imposées par Québec font l'objet de critiques virulentes. Alors que plusieurs maires réclament du gouvernement qu'il remédie à certaines lacunes, d'autres souhaitent leur abolition pure et simple.

La ministre des Affaires municipales, Nathalie Normandeau, risque d'avoir fort à faire au cours des prochaines semaines pour régler les nombreux litiges qui opposent la Ville de Montréal aux 15 villes défusionnées. À elle seule, la Ville de Côte-Saint-Luc entend adresser à la ministre 13 demandes de droits d'opposition à la suite de la réunion du conseil d'agglomération de jeudi, qui a amené plusieurs maires des villes défusionnées à quitter en bloc l'assemblée.

L'animosité entre Montréal et ses voisines s'est intensifiée jeudi et rien ne laisse présager une amélioration de leurs relations. Frustrés de n'avoir pu empêcher l'adoption d'une résolution déposée devant l'administration du maire Tremblay au sujet de l'attribution des surplus budgétaires, plusieurs maires ont décidé de se lever de leur siège pour quitter la salle du conseil. Les élus des banlieues auraient souhaité attendre que le mandataire du gouvernement, Roger Lachance, ait déposé ses recommandations sur le dossier avant d'en débattre au conseil d'agglomération. «Ce n'était pas planifié, mais on l'a fait parce qu'on se sentait comme des idiots de rester là», a indiqué hier la mairesse de Westmount, Karin Marks.

Ce n'est pas la première fois que les conflits surgissent au sein du conseil d'agglomération, et les maires de banlieue se plaignent surtout du partage des dépenses d'agglomération, qu'ils jugent inéquitables à leur endroit.

Pour Gérald Tremblay, le départ abrupt des maires de banlieue relève d'une mise en scène orchestrée pour les caméras de télévision. «C'est sûr que leur objectif est clair, c'est de retrouver leurs anciennes villes et de faire des scènes de théâtre comme celle d'hier [jeudi]», dit-il.

Les 15 villes de banlieue, qui détiennent 13 % des voix, peuvent recourir à un droit d'opposition si elles estiment qu'une décision du conseil d'agglomération leur cause préjudice. La ministre doit alors trancher les litiges qui lui sont soumis. Jusqu'à maintenant, la ministre a reçu de telles demandes pour cinq dossiers, dont l'un concerne le budget d'agglomération imposé aux villes défusionnées en janvier dernier. Les maires de banlieue n'entendent pas se gêner pour recourir de nouveau à ce droit d'opposition car ils estiment que de nombreuses factures leur sont refilées sans justification par Montréal. «Si les lois ne sont pas claires, c'est évident que Montréal va en abuser et c'est la raison pour laquelle on fera appel à la ministre chaque mois», soutient Mme Marks.

Pour sa part, le maire de Côte-Saint-Luc, Anthony Housefather, promet de faire parvenir 13 demandes d'appel à la ministre concernant des résolutions adoptées par le conseil d'agglomération jeudi. Il évoque même la possibilité que les maires de banlieue boycottent la prochaine rencontre du conseil, qui aura lieu dans un mois. «Notre présence ne nous permet pas de faire modifier les résolutions; pourquoi je perdrais quatre heures de mon temps pour aller là-bas si on ne peut recourir à notre droit d'opposition?», demande-t-il.

Cette stratégie ne fait toutefois pas l'unanimité. Le maire de Dollard-des-Ormeaux, Edward Janiszewski, n'a pas suivi ses collègues jeudi soir quand ils ont quitté la salle du conseil car il estime que le geste était exagéré. «C'est vrai qu'on est frustrés parce qu'on n'a aucun pouvoir, mais ce n'est pas la faute de Montréal, c'est la faute de Jean Charest. Il faut blâmer la bonne personne», dit-il, même s'il estime que Montréal «prend avantage de la situation de façon injuste, au point d'être immoral». Selon lui, les maires de banlieue n'ont pas avantage à bouder les assemblées du conseil d'agglomération car il juge que les absents ont toujours tort.

À Longueuil, la situation est encore plus catastrophique puisque, compte tenu de l'opposition des quatre villes défusionnées, l'agglomération n'a pu adopter son budget et expédier les comptes de taxes aux contribuables, ce qui a forcé Longueuil à procéder à un emprunt. Il en coûte donc 35 000 $ par jour en frais d'intérêts aux cinq municipalités. Le mois dernier, la ministre Normandeau a d'ailleurs mandaté un médiateur pour tenter de régler le litige, et celui-ci devrait déposer son rapport la semaine prochaine.

La Ville de Québec n'a pas été épargnée non plus et, la semaine dernière, les villes défusionnées de L'Ancienne-Lorette et de Saint-Augustin ont eu recours à leur droit d'opposition, ce qui a bloqué la réalisation d'importants projets prévus dans le programme triennal d'immobilisations, dont la construction de cinq casernes de pompiers. L'impasse pourrait toutefois être dénouée bientôt puisque le maire de Saint-Augustin s'est finalement ravisé et son homologue de L'Ancienne-Lorette pourrait l'imiter sous peu. Reste que la structure du conseil d'agglomération suscite de sérieuses inquiétudes.

La mairesse de Québec, Andrée Boucher, soutient que le gouvernement ne peut laisser les conflits s'éterniser. «Ce n'est pas à moi de donner les recettes. Tout ce que je peux faire, c'est constater que ça met vraiment en péril le fonctionnement des villes. Quelle que soit la recette, il faut que ça conduise à une plus grande facilité de gérer», estime Mme Boucher, qui juge inconcevable que les villes de L'Ancienne-Lorette et de Saint-Augustin, qui détiennent 6 % de la richesse foncière, puissent bloquer 48 % des dépenses de l'agglomération de Québec.

«Les grandes villes sont affligées. Le maire Gérald Tremblay a peur que son prochain budget soit bloqué. Ce ne serait pas drôle d'emprunter quatre milliards à raison d'un douzième par mois. Ce serait loufoque. La situation de Longueuil est déjà insoutenable. Il faut vraiment que ça change», croit la mairesse, qui a pu constater l'ampleur du désespoir du maire de Longueuil, Claude Gladu, qu'elle a croisé lors des assises de l'Union des municipalités du Québec (UMQ), qui se tenaient à Québec au cours des derniers jours. «Il ne faut pas en venir à des situations où les maires seraient tellement découragés que, les uns après les autres, ils décideraient de rendre leur tablier», dit-elle.

Si le maire de Côte-Saint-Luc réclame l'abolition du conseil d'agglomération et souhaite voir la formule de la défunte Communauté urbaine de Montréal être ressuscitée, Gérald Tremblay refuse de se prononcer sur une telle option. «Je ne veux pas faire de débat de structures. On peut être d'accord ou en désaccord avec ce que le gouvernement a choisi, mais il l'a fait parce qu'il avait le droit de le faire, explique-t-il. Moi, j'aimerais mieux qu'on travaille avec ce qu'on a présentement dans le respect et l'harmonie.»

Malgré la grogne, la ministre des Affaires municipales n'a pas l'intention d'abolir les conseils d'agglomération ou de retirer aux villes défusionnées leur droit d'opposition. «Mais s'il y a des ajustements à apporter, on est ouverts à écouter les suggestions pour voir comment on pourrait améliorer le tout», indique son attaché de presse, Jonathan Trudeau.