Perspectives - Les anti-L'Allier au pouvoir

Une nouvelle passion est apparue le 23 janvier, notamment dans les rangs souverainistes: expliquer le comportement électoral des habitants de Québec. Pour ce faire, certains sont même remontés jusqu'aux Patriotes. Québec, c'était Étienne Parent. Montréal, c'était Papineau. L'un refusait la rébellion, l'autre la fomentait.

Il y a peut-être quelque chose, en effet, comme un «conservatisme» de la «Vieille Capitale». Mais formulons une autre hypothèse, soit qu'une des sources du phénomène du 23 janvier dernier se trouve plus près de nous. Dans le rejet, promu par les radios privées de Québec, d'une certaine conception de la «Vieille Capitale», celle de Jean-Paul L'Allier.

Un des moments clés en a été l'épisode des «chiffons rouges». Le 23 janvier 2001, Bernard Landry, qui s'apprêtait alors à remplacer Lucien Bouchard démissionnaire, avait justifié le refus, par la gouvernement péquiste, d'une subvention fédérale de 18 millions de dollars pour la rénovation de l'Aquarium et du Jardin zoologique. Le Québec, avait déclaré le chef péquiste, n'avait «pas l'intention de faire le trottoir pour des bouts de chiffons rouges». Le gouvernement fédéral, dopé aux commandites et au «protocole de visibilité» élaboré, voulait, en remerciement pour son argent, qu'on tapisse de drapeaux du Canada ces lieux rénovés. Dans les mois précédents, des querelles semblables avaient opposé le fédéral au maire souverainiste de Québec, Jean-Paul L'Allier. Les chiffons rouges eurent donc une double résonance à Québec.

À tort ou à raison, Jean-Paul L'Allier est devenu, pour une partie de la population de Québec, l'incarnation d'un pouvoir souverainiste incapable de faire progresser plusieurs dossiers, notamment fédéraux. Ceux-ci sont de très gros morceaux: aéroport, port, pont de Québec, fêtes du 400e anniversaire, lien ferroviaire (le train rapide, promis depuis 20 ans... ), etc. Le dossier du Jardin zoologique — sa fermeture possible — a été au coeur de la campagne électorale fédérale à Québec, rappelant l'épisode des «chiffons rouges». Au reste, la fin de semaine avant le vote du 23 janvier, Le Soleil titrait: «Aucun investissement fédéral majeur depuis Québec 84».

La cause? «Les séparatistes au pouvoir, qui nous coupent de la manne fédérale.» Cette opinion fut martelée par toutes les radios les plus populaires à Québec, depuis au moins 10 ans: de CHRC, où Arthur a longtemps oeuvré, à CHOI, avec et sans Fillion, en passant plus récemment par le FM93 et CKNU, avec, encore et toujours, «le roi Arthur». Il faut savoir que, jusqu'à décembre 2002, c'est-à-dire jusqu'à l'éclatement du scandale de la prostitution juvénile, cette position était contrebalancée par une autre, celle de Robert Gillet (jusqu'à son arrestation, Gillet était le morning man numéro un). Ce dernier défendait inlassablement — au micro lui aussi — des idées plus proches de celles du maire L'Allier: revitaliser Saint-Roch par la culture, embellir Québec grâce à un urbanisme convivial, à l'européenne.

En effet, L'Allier incarnait une vision au fond très européenne de Québec. Cette capitale est «vieille» entre autres parce que son coeur semble tout droit sorti du «vieux monde». L'agglomération de Québec consiste en un petit esquif européen franco-britannique (le «Vieux Québec» et une partie de la Haute Ville), entouré de banlieues très étendues, parfaitement nord-américaines, reliées par des autoroutes jamais congestionnées (parce que faites beaucoup trop larges, lors de la période d'américanisation des années 60, sur la foi de prévisions démographiques erronées).

Jean-Paul L'Allier, dès 1989, puis à partir de 1995 avec l'aide de la Commission de la capitale nationale — avec à sa tête, pendant presque 10 ans, Pierre Boucher, un européaniste convaincu —, a «corrigé» certaines erreurs «américaines» des années 60, a embelli Québec, l'a dotée de monuments et de plaques commémoratives. «Je me souviens», jusqu'à l'excès parfois, en s'inspirant de quoi? De ce qui se fait en France, en grande partie. De Lyon, plus précisément, notamment dans sa façon d'éclairer les monuments anciens.

L'Allier, dans cette logique, projeta, pour le 400e anniversaire en 2008, de construire un escalier majestueux (que la France aurait payé) entre la Basse Ville et la Haute Ville. Évidemment, ce dessein a été tourné en dérision par ceux qui avaient une vision très «américaine» du développement urbain: «Assez de culture! On perd notre argent dans le palais Montcalm, les monuments et l'art de l'élite. L'important, c'est le sport; ce sont les arénas», disait souvent Fillion en substance. Déjà, animé d'une francophobie rageuse, André Arthur s'était attaqué, en 1995, à «l'Élysette», résidence officielle du souverainiste Jacques Parizeau, sise sur la très aristocratique rue des Braves et, comble de l'insulte, en face du consulat général de France à Québec. La même haine de l'élite souverainiste francophile a conduit Arthur et toute la radio populiste à se déchaîner contre l'érection de la statue de Charles de Gaulle sur les plaines d'Abraham, à un jet de pierre de monuments de Montcalm et de Jeanne d'Arc!

Fusion

Cette fracture Amérique-Europe, Basse Ville-Haute Ville, peuple-élite, a été accentuée au fond par le fait que «l'esquif européen», le Vieux Québec, a semblé, avec les fusions municipales de 2002, avaler le reste, soit la banlieue américaine. Un projet cher à Jean-Paul L'Allier, mais décrié par Andrée Boucher. D'où, en 2004, les 12 référendums sur les défusions, le slogan «Maudite banlieue», l'élection d'Andrée Boucher à la mairie en 2005... avec l'appui d'André Arthur.

Pour attaquer la vision européenne de Québec, pour l'écraser, s'en débarrasser, les radios populistes, Arthur et Fillion en tête, ont tout fait pour l'associer au scandale de la prostitution juvénile. L'autocollant «Liberté!» voisine très souvent, sur les voitures de Québec, celui du «Scorpion, que l'on continue». Après tout, Robert Gillet, un des défenseurs d'une vision «européenne» de Québec, était directement mêlé au dossier. Mais à écouter André Arthur, il allait de soi que le principal porteur de cette vision, Jean-Paul L'Allier, ainsi que l'élite souverainiste étaient compromis dans cette affaire. Au mépris des règles journalistiques et en invoquant la «liberté d'expression», Arthur et Fillion ont tout fait pour entretenir les rumeurs. «Pas de fumée sans feu», laissaient-ils entendre. Ce qui porta à un moment donné Jean-Paul L'Allier à déplorer l'«odeur de purin qui règne sur la ville».

Aujourd'hui, avec l'élection des deux André/e — Arthur et Boucher —, une vision «anti-L'Allier», fédéraliste, est au pouvoir à Québec. Elle ne forme pas un bloc: la mairesse ne veut rien savoir du député fédéral indépendant, ce dernier l'ayant calomniée sans relâche quand elle lui faisait concurrence à la radio. Aux yeux du nouveau pouvoir dans la capitale, la «vision européenne» de Québec, souverainiste, était coupable d'un ou de plusieurs des crimes suivants: être coupée du fédéral («chiffons rouges»), élitiste (culture et urbanisme à l'européenne), dominatrice (fusion municipale), moralement répugnante (prostitution juvénile).

C'est aussi cette vision que plusieurs électeurs de Québec, dont l'opinion a été chauffée à blanc par les radios de la capitale, ont sanctionnée en votant pour les conservateurs le 23 janvier.
2 commentaires
  • Jacques Beaumier - Abonné 1 février 2006 09 h 43

    Brillante analyse

    L'analyse d'Antoine Robitaille est ce qui a de plus intelligent parmi tout ce qui a été dit et écrit sur «le mystère Québec».

  • Pierre Beaulieu - Abonné 1 février 2006 10 h 45

    Bonne vision, mais l'origine de l'élite des affaires à Québec est aussi un facteur non négligeable

    Un article qui démontre généralement une très bonne vision de la situation à Québec, sauf qu'il est aussi très important de constater que l'élite active de Québec qui provient du domaine commercial par opposition au domaine financier ou industriel ailleurs dans les grands centres comme Toronto, Montréal ou Vancouvert, a sanctionné et financé l'évolution dont vous parlez dans votre article.
    Cette élite ne voit généralement pas l'impact de ses décisions (publicité) sur la structure de son marché (la croissance économique future du milieu) et l'environnement social. Ils ne sont généralement concernés que par les ventes et les profits qu'ils peuvent générer aujourd'hui.
    C'est ainsi que vous devinerez leur présence derrière le projet de fermeture du Jardin Zoologique et autres bonnes idées semblables.
    C'est comme cela à Québec, il me semble depuis le couronnement du Roi Arthur il y a environ 30 ans.
    Pierre Beaulieu