La semaine du pardon

Les neuf candidats péquistes lors du débat de Sherbrooke.
Photo: La Presse canadienne (photo) Les neuf candidats péquistes lors du débat de Sherbrooke.

Québec — De la première semaine de la course à la direction du Parti québécois se dégage une impression d'irréalité alors que le demi-aveu d'André Boisclair au sujet de sa consommation de cocaïne lui aurait valu l'appui spontané d'une grande majorité de Québécois, selon un sondage, et, surtout, aurait suscité un engouement palpable chez les jeunes devant lesquels le candidat de 39 ans a prononcé trois allocutions très courues au cégep et à l'université.

Ce fut aussi l'occasion du premier débat officiel, à Sherbrooke, auquel ont participé les neuf candidats. Tout s'est déroulé dans l'ordre serré décidé par la direction du parti. La formule n'a pas permis de faire de gagnants, mais l'exercice n'a pas sombré dans la cacophonie et toute amorce d'attaque personnelle a été prestement réprimée.

Lundi au cégep de Lévis-Lauzon, alors qu'il s'apprêtait à s'adresser aux étudiants, André Boisclair, pressé de questions, a avoué qu'il avait consommé à quelques reprises, alors qu'il était ministre, de la cocaïne, sans toutefois prononcer le mot. Le vendredi précédent, il avait vaguement reconnu avoir commis des «erreurs de jeunesse». Malgré l'insistance des médias, que ces demi-aveux ne satisfont pas, le candidat n'a rien voulu ajouter alors que, dans l'intérêt public, des précisions s'imposaient: sur quelle période cette consommation s'est-elle étendue? Dans quelles circonstances est-elle survenue? Est-il vrai qu'il n'en a jamais acheté? Pourrait-il un jour faire l'objet d'une forme de chantage?

André Boisclair a brisé une règle de base en politique: lorsqu'un politicien fait l'objet de rumeurs sur les écarts de conduite qu'il a vraiment commis, il est préférable qu'il s'explique, sans laisser de zones grises. Gilles Baril a même écrit un livre sur ses abus de drogue et d'alcool, Claude Charron a raconté les circonstances entourant le vol d'un veston chez Eaton, sans parler d'Yvon Picotte, cet alcoolique repenti qui a poursuivi une deuxième carrière dans le traitement des alcooliques. Les comparaisons s'arrêtent là puisque André Boisclair, contrairement aux exemples cités, a de bonnes chances de devenir chef d'un parti politique et d'aspirer à devenir premier ministre.

Sympathie

Certains péquistes appréhendent même que d'autres révélations sur le passé d'André Boisclair ne surgissent un jour ou l'autre après son élection comme chef du PQ, au moment le plus opportun pour ses adversaires politiques: pendant une campagne électorale ou référendaire.

Mais voilà, même si André Boisclair a enfreint les règles, il semble pour l'heure en profiter miraculeusement. Un étonnant sondage Léger Marketing effectué mardi, soit le lendemain du deuxième aveu du candidat, suggère que 71 % des Québécois l'appuieraient comme premier ministre. Chez les sympathisants péquistes, cette proportion grimpe à 86 %. Ces résultats sont à prendre avec des pincettes mais traduisent «un courant de sympathie» des Québécois envers M. Boisclair, «l'émotion du moment», a indiqué hier le président de cette firme de sondage, Jean-Marc Léger.

Ce phénomène ressemble à l'élan de sympathie dont Bernard Landry avait été l'objet après la diffusion du documentaire À hauteur d'homme sur la campagne électorale de 2003 du chef péquiste. Pour d'aucuns, André Boisclair est la victime de la meute de journalistes qui le traquent injustement. De façon calculée ou non, le candidat a exploité ce filon mardi au cégep de Sainte-Foy lors d'un point de presse au cours duquel il a demandé aux journalistes de cesser de le bousculer, de mettre un terme à «ces agressions physiques» et de respecter «l'intégrité» de sa personne. Le tout devant les caméras.

Ce phénomène s'est transporté sur le plan générationnel. Quand vous attaquez André Boisclair, «c'est ma génération que vous attaquez», écrivait avec émotion Louise Caroline Bergeron dans une lettre ouverte publiée dans Le Devoir. «Les baby-boomers qui fumaient du pot sur le parvis de l'UQAM en 1972 doivent comprendre qu'ils ont vieilli. Leur Botox, leurs véhicules utilitaires sport et leur préretraite à frigo en inox n'y changeront rien», prévenait-elle. Qu'ils laissent donc la place à la génération d'André Boisclair.

Devant les cégépiens et les étudiants universitaires, André Boisclair a fait un tabac cette semaine. Au cégep de Sainte-Foy, la salle était comble et près d'une centaine de personnes ont dû être refoulées. Même engouement à l'Université de Montréal, où le candidat a attiré 1400 personnes. Qui plus est, les jeunes accueillent chaleureusement son discours dans lequel il lance un appel à la jeunesse. «Ç'a été une bonne semaine», a livré au Devoir André Boisclair, ragaillardi par l'accueil reçu à l'Université de Montréal et par les courriels de sympathie qu'il dit voir affluer.

Or, aussi enthousiastes qu'ils soient, la plupart de ces jeunes ne sont pas membres du PQ et ne pourront donc pas voter pour le plus jeune des candidats dans cette course. Le Devoir révélait que le PQ est un parti de baby-boomers vieillissants: il compte 59 % de gens âgés de plus de 50 ans et la moyenne d'âge des membres est de 54 ans. Dans les rangs péquistes, la proportion des 18-30 ans ne s'élève qu'à 15 %. C'est donc dire que les membres du PQ pourraient avoir une appréciation des candidats différente de celle de la population en général et des jeunes en particulier.

Pauline Marois

À l'ouverture du premier débat officiel, mercredi à Sherbrooke, c'est tout de même André Boisclair qui a été accueilli par les applaudissements les plus nourris, suivi de Pauline Marois. À cette tribune, la candidate a réussi à bien se tirer d'affaire. Lors de la période des débats à trois — les neufs candidats avaient été répartis en trois groupes pour faciliter les échanges —, le hasard, qui fait bien les choses, a voulu qu'elle soit opposée au candidat du SPQ libre (Syndicalistes et progressistes pour un Québec libre), Pierre Dubuc, et à l'environnementaliste Jean Ouimet. Ce fut un jeu d'enfant pour la politicienne aguerrie, qui a donné son accord aux généreuses propositions de ses collègues tout en évoquant les contraintes du pouvoir.

Mais pour bien des militants péquistes, à commencer — on le comprend facilement — par les partisans du chef démissionnaire Bernard Landry, Mme Marois apparaît comme celle qui a porté un dur coup au chef en réclamant une course à la chefferie, comme la Brutus aux tactiques machiavéliques. Tellement que, lorsqu'il a été question d'identifier le camp qui a rappelé à un chroniqueur les «erreurs de jeunesse» d'André Boisclair, c'est tout de suite sur Mme Marois et son entourage que les soupçons ont pesé. Bien injustement, il faut le dire.

La direction du PQ est satisfaite de la formule retenue pour les débats. Malgré certaines appréhensions, la soirée n'a pas été assommante. Chacun des candidats a pu exposer ses idées. Le candidat Jean-Claude St-André s'est montré incisif à l'endroit d'André Boisclair tandis que l'ancien bloquiste Ghislain Lebel a eu de la couleur à défaut d'afficher la cohérence la plus étanche.

Se présentant comme le candidat qui parle des vrais enjeux, M. Lebel a mis en garde les péquistes contre un excès d'optimisme: il ne faut pas tenir pour battus les libéraux de Jean Charest, qui pourrait céder sa place à Philippe Couillard. Il a aussi rappelé que le PQ comptait 325 000 membres en 1981 et qu'ils ne sont que 83 000 aujourd'hui.

De son côté, Jean-Claude St-André n'a pas caché que non seulement il n'a pas d'atomes crochus avec André Boisclair mais qu'il le considère comme l'ennemi à abattre. M. St-André a tenté de s'en prendre personnellement à M. Boisclair, critiquant ses positions lorsqu'il était au gouvernement et mettant en doute sa crédibilité. Il a été prestement muselé par la modératrice, Lyne Marcoux, et, au surplus, il a été hué par l'assistance. André Boisclair, lui qui avait été chaudement applaudi, a eu lui aussi à essuyer des huées pour des propos jugés un peu trop forts à l'endroit de M. St-André.

Cette première semaine déconcertante dans cette course officiellement lancée sera-t-elle vue, avec le recul, comme celle du pardon? Peut-être. Mais on peut s'attendre à des rebondissements. On l'a bien vu: la politique est faite de surprises.

Avec la collaboration d'Antoine Robitaille