Les déboires des conservateurs du Québec

Stephen Harper a affronté la grogne de ses militants cet été lors de son passage au Québec.
Photo: Pascal Ratthé Stephen Harper a affronté la grogne de ses militants cet été lors de son passage au Québec.

Frustrés, divisés, à mi-chemin entre l'espoir et l'envie de tout laisser tomber, les conservateurs du Québec traversent une mauvaise passe. Les nombreux déboires qui affligent le PC depuis avril dernier, tant à Ottawa que sur le terrain au Québec, ont poussé certains militants à quitter le navire, exaspérés, alors que d'autres ont préféré se retrousser les manches. La réunion aujourd'hui à Trois-Rivières de la nouvelle aile du Québec va dans ce sens.

Ottawa — En mettant les pieds au Québec cet été lors de sa tournée marathon du pays, Stephen Harper savait pertinemment qu'il ne passerait pas que du bon temps. Tout sourire devant les caméras pendant qu'il servait des cornets de crème glacée aux passants à Montréal, il devait affronter la grogne de ses militants et organisateurs derrière des portes closes. Déjà, la marmite bouillait.

Et les plaintes allaient dans toutes les directions: manque d'appui du bureau d'Ottawa, lacunes dans les ressources, messages mal adaptés au Québec, organisation déficiente sur le terrain, manque d'écoute... À grands cris, les conservateurs du Québec réclamaient des têtes sur un plateau, des changements complets, une réorganisation en profondeur, des porte-parole plus connus, etc. Stephen Harper a quitté la province avec l'impression que la coupe menaçait de déborder.

Il avait vu juste. Certains, se sentant abandonnés à leur sort, ont préféré quitter le bateau sans attendre les changements promis. «C'est un fait que les gens se sentent abandonnés. Et pas juste deux ou trois personnes. Le navire conservateur du Québec est un navire fantôme, complètement à l'abandon», a affirmé au Devoir il y a trois semaines Frédéric Têtu, ancien président du comté de Louis-Hébert, dans la région de Québec. D'autres militants ont poussé l'audace jusqu'à écrire une lettre ouverte dans laquelle ils exigeaient le départ immédiat du chef.

Pour ajouter aux difficultés, les conservateurs du Québec doivent gérer une division des troupes sur le terrain. La fracture entre les anciens progressiste-conservateurs, les adéquistes et les alliancistes prend de l'ampleur en temps de crise. De part et d'autres, on reproche à la direction du parti d'avoir tout misé sur les forces provenant de l'ADQ. De fait, à un certain moment, l'entourage complet de Harper dédié au Québec était issu des rangs du parti de Mario Dumont. «Il y a encore des factions palpables à l'intérieur du parti depuis la fusion, c'est clair. La fracture est là», souligne Michel Plourde, président de l'association de Richmond-Arthabaska.

La riposte

De retour à Ottawa en septembre, Stephen Harper promet de secouer la province. Il met à la porte l'organisateur en chef au Québec, Norm Vocino. Un autre organisateur, Dominique Talbot, quitte au même moment. Peu après, le chef de cabinet adjoint, Richard Décarie, remet sa démission, alors que Jean Fortier, au service de recherche, fait de même.

Sur le terrain, on réclame un nouvel homme fort pour tenir la barre de l'organisation au Québec. C'est chose faite quand Lawrence Cannon, candidat du parti dans le comté de Pontiac, dans l'Outaouais, monte en grade. Ancien ministre en 1991 dans le gouvernement libéral provincial de Robert Bourrassa, il devient chef de cabinet adjoint et récupère plusieurs dossiers, notamment l'organisation.

Il devient aussi porte-parole en compagnie de Josée Verner. «J'avais besoin d'aide, je l'ai réclamé, dit-elle. Il faut montrer l'équipe qu'on a et c'est ce qu'on va faire. Il faut multiplier les efforts.» Lawrence Cannon a plusieurs projets en tête pour redresser le navire au Québec. En entrevue au Devoir, il a affirmé qu'il allait commencer par regrouper les comtés en caucus régionaux, question de permettre aux porte-parole locaux de s'exprimer plus facilement. Ensuite? «D'autres changements sont à venir, mais on y va par étapes, je ne veux rien dire pour l'instant», affirme Josée Verner.

Rencontre

Pour la très grande majorité des organisateurs et militants conservateurs de la province, le «ensuite» débute dès aujourd'hui à Trois-Rivières, avec la première vraie réunion de la nouvelle aile du Québec. Une rencontre d'autant plus importante que plusieurs y voient un remède à la grogne ambiante.

Mais pour la vingtaine de militants, stratèges et présidents d'association de partout au Québec qui seront de la partie, l'impression dominante reste celle de nager à contre-courant, puisque les hautes instances du PC et les militants des autres provinces n'ont jamais été favorables à la naissance de cette structure semi-autonome.

«Il y a beaucoup de lobbying à l'intérieur du parti pour que cette aile du Québec n'existe pas ou qu'elle ait le moins de pouvoir possible», explique un organisateur conservateur de haut rang. D'ailleurs, les hautes instances du parti n'ont toujours pas reconnu officiellement sa création.

Mais les choses bougent et la nouvelle aile du Québec se profile maintenant comme une partie de la solution pour remettre le couvert sur la marmite dans la province. D'où l'importance de la réunion d'aujourd'hui à Trois-Rivières. À Ottawa, Josée Verner et Lawrence Cannon poussent pour que cette aile du Québec prenne de l'ampleur. Ils sont d'ailleurs à Trois-Rivières aujourd'hui.

«C'est une partie de la solution, soutient Alcide Boudreault,candidat dans Chicoutimi-Le-Fjord. Dans le temps du Parti progressiste-conservateur, l'aile du Québec donnait à réfléchir. Au Québec, on pense différemment du reste du pays, alors je vois cette aile comme un département de stratégie adapté à la province.»

Pour Michel Plourde, l'aile du Québec contribuera à atténuer les clivages entre les factions du parti et à concentrer les énergies au bon endroit. Surtout qu'au Québec, l'absence d'un parti conservateur au provincial handicape énormément la formation fédérale. «Le Bloc profite de la machine du PQ, même chose pour les libéraux, alors que nous, c'est un vide», explique Josée Verner.

La présidente par intérim de l'aile du Québec, Johanne Sénécal, affirme ne pas vouloir «régler tous les problèmes de grogne», mais plutôt mettre l'accent sur une meilleure communication entre les régions de la province. «Il faut organiser les régions, créer une force vive plus efficace, car on n'est pas prêts pour des élections actuellement. On est là pour aider les gens sur le terrain.»

Marc Nadeau, candidat dans Sherbrooke, estime que c'est l'occasion où jamais de passer à autre chose. «Si on veut que ça bouge en politique, il faut s'en occuper soi-même, dit-il. C'est sur le terrain qu'une élection se gagne et ce n'est pas en tirant sur le train conservateur que ça aide. Il est temps d'être positif.»