Jean Charest au Devoir - «On a des responsabilités beaucoup plus importantes que le fédéral»

Banff — Le fédéral est dans le «policy making» abstrait alors que le Québec a les mains directement dans les «opérations» quotidiennes concrètes, a fait valoir le premier ministre du Québec Jean Charest, vendredi, lors d'un entretien avec Le Devoir, peu après la fin de la réunion du Conseil de la fédération (CdF), à Banff.

Certes, il était enchanté d'avoir obtenu ce qu'on aurait pu qualifier de «happy ending à la canadienne», soit un consensus des provinces pour réclamer du fédéral de rehausser sa part de financement de 1994-95 en éducation (ce qui signifierait au moins 2,2 milliards de plus pour les provinces et quelque 700 millions de plus pour le Québec). Mais il s'est montré déçu de l'attitude du fédéral, qui a fermé la porte, le jour même, et à une conférence fédérale provinciale, et à un réinvestissement immédiat en éducation. L'homme n'était toutefois pas surpris et dit avec une certaine candeur: «J'y ai été au fédéral, moi. Dans ces dossiers-là, le fédéral ouvre toujours avec "non" comme première réponse. Ça a été comme ça en santé. Ça a toujours été comme ça. Alors, je ne suis pas surpris.»

Pour percer ce mur du refus de ce fédéral aux poches pleines de surplus (lesquels pourraient être davantage autour de huit milliards de dollars en 2005 et non cinq, tel que projeté), pour le contraindre à «faire sa part», le premier ministre compte sur une série d'événements que le CdF organisera cet automne: une rencontre des ministres des finances et de l'éducation des provinces et territoires à Québec début octobre, suivie d'un sommet pancanadien de tous les intervenants en matière d'éducation, fin octobre, dont le lieu n'a pas encore été déterminé — «on a évoqué la possibilité d'aller à Ottawa», dit-il. Ensuite, le fédéral devrait accepter de tenir une conférence fédérale-provinciale.

«Comme un couple...»

Le déséquilibre fiscal fait beaucoup de tort au Québec, a aussi dit Jean Charest. «C'est comme un couple où chacun gagne 50 000 $. Il y en a un qui dit à l'autre: "toi tu vas payer l'éducation, la santé, le transport, le chauffage de la maison, la garderie pour le plus jeune et les frais de scolarité pour le plus vieux. De mon côté, je vais prendre le compte de téléphone, le câble et la sécurité de la maison, point". Pour illustrer le propos, j'ai fait sortir les chiffres sur nos dépenses respectives.» M. Charest présente alors un petit graphique: «Voilà: 74 % de nos dépenses, c'est pour les opérations: les salaires, l'immobilisation, les fournitures. Au fédéral, c'est exactement l'inverse: c'est 33 %. Le budget fédéral, c'est 67 %, de transferts. Nous, en transferts, on est seulement à 26 %.»

Mais que disent tous ces chiffres, exactement? «Comme les autres gouvernements provinciaux, nous, on est dans les opérations de tous les jours: c'est-à-dire les services en éducation, en santé, en aide sociale. C'est ça notre mandat. Le fédéral, lui, n'est pas là du tout. C'est ce qui explique le déséquilibre fiscal. On a beau avoir accès aux mêmes sources de revenus, on a des responsabilités beaucoup plus importantes que le fédéral.»

Stratégie «nationale»?

Par ailleurs, pour obtenir son consensus la semaine dernière, Jean Charest a dû accepter qu'une future conférence fédérale-provinciale sur l'éducation ait pour objectif de définir «une stratégie pancanadienne d'éducation et de formation professionnelle». Stratégie «nationale», donc. Cela ne rappelle-t-il pas la notion honnie de «normes nationales»? L'éducation n'est-elle pas de compétence provinciale? «Raison de plus pour moi de coprésider le sommet d'octobre», répond Jean Charest. «Ça va être très clair qu'au Québec on est très ferme sur la question des compétences, et tout le monde est d'accord», dit-il, prenant soudainement un air déterminé. Il soutient ensuite que le «fédéralisme asymétrique» nous permet d'avoir bon espoir que tout se fasse «dans le respect des compétences québécoises». Selon lui, «c'est le propre du système fédéral qu'on puisse reconnaître les réalités de chacune des régions». En revanche, à ses dires, collaborer avec les provinces et le fédéral en matière d'éducation peut profiter aux Québécois: «Moi je veux que les diplômés québécois puissent se faire reconnaître à l'extérieur du Québec et je veux qu'on puisse reconnaître les compétences qui proviennent de l'extérieur et qui arrivent chez nous», dit le premier ministre.

«Chose certaine, ça va être un automne de débat en matière d'éducation», dit-il, avec le sourire, avant de congédier le journaliste.