Une mi-mandat sous tension

Dans la saga du Centre hospitalier de l’Université de Montréal, Jean Charest a misé sur le mauvais cheval, créant une crise au sein de son gouvernement, et notamment avec le ministre de la Santé, Philippe Couillard. Dans ce dossier comme dans plus
Photo: Jacques Nadeau Dans la saga du Centre hospitalier de l’Université de Montréal, Jean Charest a misé sur le mauvais cheval, créant une crise au sein de son gouvernement, et notamment avec le ministre de la Santé, Philippe Couillard. Dans ce dossier comme dans plus

Québec — On a tendance à l'oublier, mais le gouvernement Charest fut un jour populaire, et son timonier aussi. À la fin de l'été 2003, Jean Charest avait toujours la cote avec un taux de satisfaction de 53 %, et le Parti libéral du Québec se maintenait à 48 % dans les intentions de vote, soit deux points de plus qu'au scrutin d'avril. Certes, cette embellie n'a duré qu'un temps.

Le gouvernement Charest traversait la période de grâce dont jouissent tous les nouveaux gouvernements: au tout début d'un premier mandat, les électeurs sont toujours portés à croire qu'ils ont pris la bonne décision lors du scrutin.

Quand les choses ont-elles commencé à se détériorer pour le gouvernement libéral? Dès la première session parlementaire complète, alors que Jean Charest et ses ministres frais émoulus ont annoncé leurs premières décisions, à l'automne 2003.

Le gouvernement Charest a braqué les syndicats et les employés de l'État en émasculant l'article 45 du Code du travail sur la sous-traitance, en chambardant les structures syndicales dans le réseau de la santé et en agitant le spectre de la «réingénierie» et des partenariats public-privé. Le ministre Pierre Reid avait commencé à asticoter les étudiants avec un premier alourdissement de leur endettement et alarmé le milieu de l'éducation en général avec une réflexion sur l'avenir des cégeps, dont on ne savait alors s'ils allaient survivre aux ruminations ministérielles.

Comme si ce cocktail n'était pas assez explosif, le gouvernement Charest a haussé de 5 à 7 $ le tarif quotidien des garderies, reniant son engagement électoral de ne pas y toucher. Il a ainsi soulevé la colère des groupes communautaires mais aussi celle des parents de la classe moyenne.

À l'époque, Jean Charest qualifiait cette grogne de superficielle, et les manifestations qui se multipliaient partout au Québec étaient, à ses yeux, le fait de «ceux qui parlent fort», alors que lui, il était à l'écoute de «ceux qui ne peuvent pas s'exprimer».

Jean Charest et son entourage avaient mal interprété les résultats du scrutin d'avril 2003. Ils étaient convaincus que les Québécois étaient prêts pour un net virage à droite puisque les deux tiers d'entre eux, c'est-à-dire les citoyens qui ont voté pour le PLQ mais aussi pour l'Action démocratique du Québec, un parti encore plus à droite, souhaitaient un changement radical. Or nombre de Québécois, fatigués d'un gouvernement péquiste qui présentait tous les signes de l'usure et après avoir penché pour Mario Dumont, ont voté pour le Parti libéral parce qu'il incarnait, à leurs yeux, le juste milieu.

Résultat: au cours de l'automne 2003, le taux d'insatisfaction envers Jean Charest et son gouvernement, sondage après sondage, s'est accru pour atteindre 60 % fin décembre et 70 % à la mi-janvier 2004. «Nous avons reçu un mandat clair», persistait à répéter le chef libéral.

À l'automne 2004, le gouvernement Charest avait légèrement remonté la pente: l'insatisfaction à son endroit, toujours élevée, s'était tassée pour s'établir à 59 %. Le deuxième budget Séguin avait été bien reçu (on n'avait pas remarqué qu'il cachait l'odieuse compression de 103 millions à l'encontre des étudiants les plus démunis). L'entente sur le financement de la santé en septembre est apparue comme un bon coup de la part de ce gouvernement fédéraliste: son idée de créer le Conseil de la fédération a donné des fruits et l'asymétrie a fait son entrée dans un texte signé par le gouvernement fédéral. Enfin, l'opération de relations publiques du Forum des générations, qui a connu son apogée en octobre avec une grand-messe célébrée par le premier ministre, a montré que son gouvernement pouvait tendre l'oreille même si c'était «pour maintenir le cap», comme le répète encore Jean Charest aujourd'hui.

Le début de l'année 2005 a été marqué par l'incohérence. Pendant quelques jours, Jean Charest a défendu la décision pour le moins incongrue de subventionner à 100 % les écoles privées juives pour ensuite se rendre compte que la bourde ne passait pas dans la population. La compression de 103 millions dans les prêts étudiants est revenue à la surface, dégénérant en mouvement de grève sans précédent chez les étudiants.

Enfin, dans le dossier du Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM), Jean Charest a misé sur le mauvais cheval, créant une crise au sein de son gouvernement. Il a humilié publiquement deux de ses plus fervents supporters: l'ancien premier ministre Daniel Johnson, dont le jugement a été mis en doute quand M. Charest a confié à Guy Saint-Pierre et Armand Couture le soin d'arriver à des conclusions différentes que celles énoncées par M. Johnson, puis M. Saint-Pierre qui, pris à son propre jeu, a comparu en commission parlementaire pour voir son rapport taillé en pièces par le ministre de la Santé et des Services sociaux, Philippe Couillard.

Sondages dévastateurs

La cote du gouvernement et du premier ministre en a pris pour son rhume. S'il ne faut pas gouverner par sondages, il n'est certes guère réjouissant pour les élus libéraux de constater que 78 % des Québécois sont insatisfaits de leur gouvernement et que le PLQ ne recueille plus que 21 % des intentions de vote, au troisième rang derrière l'ADQ, selon la dernière enquête d'opinion de Léger Marketing. Il est vrai que la commission Gomery — on entendra sous peu le témoignage des dirigeants du Groupe Everest, une firme qui a été très proche de M. Charest — a accentué le scepticisme de la population envers la classe politique, à commencer par les députés libéraux, qu'ils siègent à Ottawa ou à Québec.

Parmi les bons coups du gouvernement Charest figure — on l'a vu — l'entente sur le financement de la santé de septembre 2004, qui procure 4,2 milliards en cinq ans au Québec sans que de nouvelles conditions soient imposées par le gouvernement fédéral.

Mais le gouvernement Charest devait déchanter en octobre — et le ministre des Finances, Yves Séguin, le premier — quand il est revenu les mains vides, ou presque, de la Conférence sur la péréquation.

Autre bon coup du gouvernement mais qui s'est perdu dans le maelström des écoles privées juives, du CHUM et de la grève des étudiants: l'entente avec Ottawa sur les congés parentaux, qui permet au Québec d'obtenir 750 millions par année pour instaurer son propre programme.

En santé, le bilan est moyen. En deux ans, le gouvernement Charest a investi 2,2 milliards de plus dans le réseau de la santé. C'est deux fois moins que la promesse libérale énoncée en campagne électorale. Mais c'est quand même davantage que la croissance normale de coûts d'environ 5 % dans le domaine de la santé, d'autant plus que les salaires — 80 % des dépenses du réseau — n'ont connu aucune augmentation puisque les conventions collectives sont toujours en négociation. Cette marge de manoeuvre a servi à réduire les listes d'attente et à améliorer la situation dans les urgences.

Or, à l'exception des délais d'attente pour la chirurgie des cataractes, la radiothérapie et la chirurgie cardiaque, peu de choses ont changé. Dans l'ensemble, le nombre de personnes en attente d'un traitement au delà du délai médicalement acceptable est passé de 35 000 à 43 429 en deux ans, une augmentation de 8429 cas, ou 24 %, a relevé la porte-parole de l'opposition officielle pour la santé, Louise Harel.

«Dans le domaine de la santé, étant donné le niveau très élevé des attentes, il faut, je crois, recentrer le discours sur les aspects positifs, les améliorations possibles compte tenu des ressources financières», a déclaré Philippe Couillard au cours d'un point de presse hier, comme s'il préparait la population à ne pas trop fonder d'espoir sur le prochain budget en ce qui touche à la santé.

Des décisions qui tardent

Le gouvernement Charest se distingue aussi pour les choses qu'il n'a pas faites, pour le meilleur ou pour le pire. C'est le cas en éducation, où la réforme des cégeps, que d'aucuns craignaient, a abouti à des ajustements mineurs. On n'a pas encore vu la couleur des partenariats public-privé, dont le déploiement, «réingénierie» oblige, devait révolutionner les services publics et renflouer les coffres de l'État. Les contribuables n'ont pas non plus goûté à de véritables baisses d'impôt, l'assise du programme électoral des libéraux. Les Québécois n'en veulent tout simplement pas si elles ont pour conséquence une diminution des services publics.

En faisant le bilan du gouvernement, on doit aussi faire celui de l'homme qui le dirige. La revue Commerce a décerné à Jean Charest une mauvaise note «pour l'ensemble de son oeuvre». D'autres, dont plusieurs libéraux, s'interrogent sur le jugement d'un homme qui a pris la décision portant sur les écoles privées juives et défendu une telle décision. D'autres encore relèvent la contradiction de plus en plus évidente entre les idées conservatrices du chef et les valeurs libérales qui sont chères à plusieurs élus libéraux à l'Assemblée nationale.

En entrevue cette semaine, Jean Charest a dit qu'on avait souvent écrit sa «notice nécrologique» de la politique et qu'il était pourtant devenu premier ministre. Chose certaine, jamais n'a-t-on vu autant de personnes écrire à l'avance une telle notice pour un premier ministre du Québec qui n'a fait que deux ans de son premier mandat.