Une étiquette qui tue?

Stéphane Gendron, maire de Huntingdon.
Photo: La Presse canadienne (photo) Stéphane Gendron, maire de Huntingdon.

«De droite»: c'est, au Québec, l'étiquette qui tue. Pour discréditer quelqu'un, pour l'«excommunier», elle suffit souvent. Mais avec le réexamen des fruits de la Révolution tranquille et du «modèle québécois», serait-on en train de lever le tabou? Se dire «de droite» revient de moins en moins à s'avouer atteint d'une maladie honteuse; plusieurs nouvelles petites publications se réclament même ouvertement de l'étiquette honnie du «conservatisme». Plus que jamais, leurs porte-parole sont entendus à la télé et à la radio. Cela ne signifie pas pour autant que ces droitistes s'entendent parfaitement entre eux...

«Je suis en route pour l’aéroport, je m’envole pour Rome», dit Luc Gagnon, joint par cellulaire mercredi. Malgré les circonstances, malgré «la douleur d’avoir perdu l’équivalent d’un père», ce directeur d’Égards, une petite revue autoproclamée «de la résistance conservatrice», est enthousiaste et se montre disert. Il est en effet enthousiaste à l’idée d’être dans la Ville éternelle pour les funérailles de Jean-Paul II. Autre source de sa joie: que Le Devoir l’interroge sur l’État de la droite au Québec. «Oui, il y a quelque chose qui change», dit ce trentenaire de son ton affecté en réglant sa course de taxi. «Cette société se repositionne. On commence enfin à donner un peu d’espace à la droite à la télévision, à la radio. On revient à une société plus normale, où il y a une gauche et une droite et où la droite ose s’affirmer.» On a en effet vu Gagnon à TQS à quelques reprises récemment, lors des débats de fin de soirée. Le magazine L’Actualité, dans un récent dossier, a qualifié Gagnon d’un des seuls représentants de la «droite morale» au Québec. «C’est faux, nous sommes nombreux», rétorque Gagnon en soulignant qu’il a contribué à faire élire des représentants «pro-vie et pro-famille» aux instances du Parti conservateur lors du récent congrès à Montréal. Aussi, sa revue, Égards, n’est certes pas un succès de tirage, mais elle a suscité de nombreuses réactions. Il se réjouit: «Nous ne prêchons pas dans le désert», dit-il avant de lancer une maxime latine.

Égards n’est pas seule à être entrée en «résistance conservatrice». Au cours de la dernière année, le Club du 3-Juillet (date à laquelle Champlain fonda Québec), animé par l’historien Pierre Trépanier, de l’Université de Montréal, a lancé une Lettre conservatrice, diffusée par courriel à quelques centaines d’abonnés. Et en janvier, un cercle Raymond-Aron a été fondé à Montréal autour de Mathieu Bock-Côté, étudiant à la maîtrise en sociologie à l’Université du Québec à Montréal et ancien militant au Parti et au Bloc québécois.

Le débat
«Le débat a de plus en plus lieu», a affirmé Michel Kelly-Gagnon, directeur de l’Institut économique de Montréal, un think tank néolibéral, mardi à Radio-Canada. Indicatif présent, «temple de la gogauche» — pour citer l’autodérision de l’animatrice Marie-France Bazzo —, recevait ce matin-là quatre représentants de la «droite québécoise», dont Michel Bock-Côté, Christian Dufour, chercheur à l’ENAP, et Stéphane Gendron, maire d’Huntingdon, pour discuter de l’état de ces courants de pensée. La réaction à cette heure de propos politiquement incorrects a été impressionnante. «On a arrêté de compter à 300 courriels», raconte Mme Bazzo, quelque peu estomaquée. L’équipe s’attendait à recevoir une volée de bois vert des auditeurs à la suite de cette table ronde. Mais finalement, si une majorité s’est montrée très critique envers les idées des invités — contestant par exemple l’idée voulant que la gauche soit toute-puissante au Québec —, bon nombre d’auditeurs se sont réjouis «d’entendre un autre discours» que ceux, «consensuels», des invités fréquents tels la militante Françoise David ou l’ancien syndicaliste Gérald Larose. «Certains m’écrivent qu’ils songent à sortir du placard et à avouer qu’ils sont de droite», relate Marie-France Bazzo en rigolant. L’animatrice explique que c’est son côté sociologue qui lui a donné envie de faire cette table ronde. Non pas qu’elle ait renoncé à son penchant pour la gauche, mais «ils ont été entre 35 000 et 50 000 à Québec à sortir dans la rue pour Jeff Fillion, par exemple. Ça reflète bien un phénomène réel. Aussi, les sondages nous montrent que des positions de droite sont plus fortes qu’on le croit. Nous, on s’est dit: il faut tenter de comprendre. Il ne faut pas attendre que ça nous éclate à la figure après des élections». Elle souligne au passage qu’entre les «énormités, les niaiseries, les horreurs, parfois, on se dit: mais je suis d’accord avec lui lorsqu’il dit cela».

De la Grande Noirceur à la Grande Clarté
Pour Christian Dufour, la société québécoise a depuis trop longtemps vécu dans une sorte d’unanimisme de gauche instauré par la Révolution tranquille. «Il y a clairement un déséquilibre. On est passés de la Grande Noirceur à la Grande Clarté. Si la première était oppressante, la seconde est aveuglante. On ne doute plus. On sait où il faut aller. Et ceux qui ne veulent pas suivre, on les excommunie.» Le manifeste du Cercle Raymond-Aron proclame en effet que «la gauche a le monopole du coeur. Hors de l’Église progressiste, point de salut». Selon Christian Dufour, c’est pourquoi on est incapable de nuances dans la critique des PPP, qui a donné lieu à une «démonisation délirante du secteur privé».

Ce serait la question nationale qui aurait empêché depuis des lustres que le Québec se «rééquilibre sur le plan idéologique», dit Dufour. Dans ce contexte, la personne de droite est simplement exclue de l’identité nationale. «Lorsque Jean Charest, aux élections de 1998, a affirmé qu’il voulait repenser le modèle québécois, la manoeuvre de Bouchard a été de dire qu’il n’aimait pas le Québec», rappelle l’historien Xavier Gélinas, qui «confesse» être conservateur (sans compter qu’il travaille au Musée des civilisations à Ottawa, où il occupe un poste de... conservateur).

L’historien Éric Bédard, de l’Université du Québec à Rimouski, estime qu’une certaine droite a développé une mentalité d’assiégé. Mais le plus grave est ailleurs, selon lui: l’interprétation «simpliste» qui confronte un «avant-1960 sombre et un après lumineux» nous empêche de percevoir la diversité du conservatisme passé. Nous avons une propension à chercher dans notre passé une seule et même chose: les indices de l’avènement de notre modernité, et ce, pour célébrer la Révolution tranquille. Si bien que «le conservateur, c’est toujours l’“autre”». Tout cela empêcherait la formation de véritables traditions intellectuelles et idéologiques puisque, dans cette perspective, tout ce qui vient avant 1960 est à jeter aux poubelles (comme l’a d’ailleurs déjà affirmé l’écrivain Jacques Godbout). Or, en fouillant le passé, on peut faire des rapprochements surprenants, note Bédard: «Certains radicaux ultramontains [...] rejetaient purement et simplement, un peu comme certains leaders de l’Union des forces progressistes et des syndicats, le matérialisme américain; d’autres, plus modérés et réformistes, ont cherché [...] dans la “doctrine sociale de l’Église” des moyens de contrecarrer les effets désocialisants du libéralisme économique par la coopération locale (par exemple, le Mouvement Desjardins).»

Christian Dufour voit du reste dans la «domination de la gauche vertueuse» au Québec la marque d’une société où les valeurs féminines ont le haut du pavé, comme la générosité illimitée. «C’est “sainte Janette Bertrand, priez pour nous”», lance-t-il, provocateur. La droite, «c’est plus masculin; ce sont des valeurs liées au principe de réalité: “désolé, mais l’État n’a plus d’argent”. Or on a besoin des deux!». Il note qu’on a souvent reproché à Margaret Thatcher de ne pas être une «vraie femme» parce qu’elle était de droite. Marie-France Bazzo souligne que pour organiser un débat sur ces questions, il est difficile de trouver des femmes de droite. Mais il y a au moins une exception, note Mme Bazzo: l’animatrice Isabelle Maréchal, qui joue les Ann Coulter soft de la télé québécoise (Coulter est cette blonde journaliste de droite abonnée aux talk shows de la chaîne Fox). Autre exception: Brigitte Pellerin, qui a écrit pour le magazine libertarien en ligne Le Québécois libre et qui publie des chroniques dans le Ottawa Citizen.

Quelle droite?
La droite? Il vaudrait peut-être mieux dire «les droites» tant les courants sont nombreux. On peut en cerner environ quatre dans le Québec d’aujourd’hui. Mais aucun d’entre eux ne refuse explicitement la démocratie ni ne s’attaque obsessionnellement aux immigrés. L’on peut dès lors conclure qu’il n’y a pas vraiment d’extrême-droite au sens européen du terme au Québec.

- D’abord, la droite la plus visible, depuis les années 80, c’est la néolibérale. On la connaît: elle veut réduire les impôts, réduire la taille de l’État. Elle est obsédée par l’économie autant que l’était, dans l’autre extrême, le marxisme. Michel Kelly-Gagnon l’incarne à merveille, de même que d’autres têtes d’affiche comme le professeur Léon Courville. Politiquement, l’Action démocratique (ADQ) de Mario Dumont incarne cette tendance. Mais Rock Tousignant, de La Lettre conservatrice, affirme que dans l’orbite du PQ, l’ancien ministre Joseph Facal, maintenant professeur aux HEC, pourrait en faire partie.

- La deuxième, c’est la droite populiste. Elle s’incarne de manière très visible par Stéphane Gendron (surtout depuis le retrait des ondes de Jeff Fillion), notamment en raison de sa position sur la peine de mort. Bien que M. Gendron illustre «la percée de la droite» au Québec, dit Luc Gagnon, il a toutefois un défaut: «Son programme n’est pas assez cohérent.» En effet, Gendron est en faveur du mariage homosexuel et de l’avortement libre et gratuit. «Mais au moins, c’est un démolisseur, dit Gagnon. Or il faut démolir ce qui est corrompu, ce qui est pourri, comme toutes ces vieilles structures pourries des années 60, construites par les baby-boomers.» Au reste, selon Louis Cornellier, chroniqueur aux essais du Devoir, il faudrait classer dans cette catégorie «populiste» le journaliste Claude Poirier, dont on a fait un héros en consacrant une série à ce tenant de la «loi et de l’ordre».

- Troisièmement, il faut parler de la droite nationaliste intellectuelle. Elle est bien représentée par le Cercle Raymond-Aron, par exemple, qui entend «s’inspirer de la lutte aronienne contre le socialisme de son temps pour défendre les institutions de la démocratie libérale menacées par la montée de la nouvelle gauche québécoise». Ses positions à tendance républicaine et sans référence à la religion la rapprochent de celle d’un Jean-Pierre Chevènement en France.

- La quatrième, c’est la droite traditionaliste. Elle est incarnée notamment par Égards et le Cercle du 3-Juillet. C’est la droite la plus «morale». Les deux croient en un «ordre transcendant» et aiment bien le cardinal Ouellet ainsi que le catholicisme d’avant Vatican II. Le Cercle du 3-Juillet fait fonds de la tradition canadienne-française. Son président, Pierre Trépanier, est un des grands spécialistes et admirateur de l’abbé Groulx.

Quant au groupe d’Égards, il admire George W. Bush, déteste l’État, la «culture gay», et s’inspire davantage de la tradition néoconservatrice américaine tout en citant Joseph de Maistre, écrivain français du XIXe siècle. Pierre Trépanier reproche même au groupe d’Égards d’être «étranger au traditionalisme canadien-français». C’est là, selon lui, «une droite apatride, dominée par le néoconservatisme, le néolibéralisme et l’impérialisme à l’américaine, et cela, jusqu’à la caricature: défendre Wal-Mart contre les mauvais syndicats!». Luc Gagnon rétorque: «Ah! on ne peut rapatrier tout du passé canadien-français et se replier sur la francité. Il faut s’ouvrir au monde. Or l’espoir pour la droite, actuellement, c’est les États-Unis.»

On trouve aussi dans Égards une tendance «trash» qui déplaît souvent même aux représentants du conservatisme. Xavier Gélinas, qui collabore à la revue d’histoire Mens, dit ne pas comprendre comment Égards peut publier, numéro après numéro, l’écrivain d’origine française Maurice Dantec, dont le style est pour le moins déchaîné. «Le joual ou l’argot, ça détonne dans une revue qui se dit conservatrice», opine Gélinas.
Mathieu Bock-Côté, pour sa part, dit avoir refusé de se joindre à Égards. Quant à La Lettre conservatrice, il la qualifie de «bouffonnerie».

En somme, Luc Gagnon, avec Égards, a beau vouloir promouvoir un «oecuménisme de droite», la partie semble loin d’être gagnée.

LE COURRIER DE LA COLLINE

Nouvelle infolettre

Chaque jeudi, l'équipe du Devoir à Québec résume l'essentiel de la semaine parlementaire. Retrouvez aussi la note de Michel David, notre chroniqueur politique. Inscrivez-vous, c'est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.