Le rêve d’Honoré Mercier

Le contraste est frappant entre la rigidité des notables peints par Smith et la ferveur de la foule arborant le pavillon national canadien, le vert, blanc et rouge.
Photo: MNBAQ Le contraste est frappant entre la rigidité des notables peints par Smith et la ferveur de la foule arborant le pavillon national canadien, le vert, blanc et rouge.

Le Devoir sort du cadre de l’Assemblée nationale dans cette série qui revisite les tableaux marquants de notre histoire politique. Aujourd’hui, L’Assemblée des six comtés, de Charles Alexander Smith.

Nous sommes en 1890, au café Le Brébant de Paris. Le peintre canadien Charles Alexander Smith profite de la présence de compatriotes à sa table pour offrir ses services. L’artiste de 26 ans rêve d’un grand tableau mettant en vedette un sujet historique canadien. D’accord, mais lequel ?

Les convives se tournent vers Gustave-Adolphe Drolet, un habitué du Brébant. Cet ancien zouave pontifical propose spontanément l’assemblée des six comtés du Bas-Canada, qui s’est déroulée sur la terre de son grand-père, le 23 octobre 1837. Ce jour-là, près de 5000 manifestants ont convergé vers Saint-Charles-sur-Richelieu pour entendre les discours des députés patriotes en faveur d’une réforme des institutions démocratiques.

Drolet a grandi dans la mystique révolutionnaire. « Né d’un père et d’une mère patriotes, petit-fils de deux grands-pères emprisonnés en 1838, bercé sur les genoux d’une nourrice dont le mari avait été tué au “feu de Saint-Charles”, mon enfance s’était écoulée, sur les bords enchanteurs de la rivière [Richelieu], à jouer dans la prairie, où s’était tenue la “Grande assemblée” ! », confiera Gustave-Adolphe à La Presse en 1895. « Inutile de dire que jusqu’à mon entrée au collège, “les troubles de 37” étaient le sujet ordinaire des conversations dans ma famille ! »

Emballé par la proposition de son voisin de table du Brébant, Smith regagne son atelier de la périphérie parisienne, où il se fait livrer des « costumes du temps » que l’on a dénichés dans un grenier de Varennes, à l’ouest de Saint-Charles. L’artiste a visiblement le souci du détail. Il se laisse toutefois emporter par son imagination en coiffant certains de ses personnages d’un bonnet phrygien (1) inspiré de la Révolution française de 1789.

Pour l’historien Gilles Laporte, le peintre aurait mieux fait de privilégier la tuque bleue au bonnet rouge. D’autant plus que cette couleur était difficile à obtenir au Bas-Canada. « La seule manière d’avoir du rouge, c’était de mélanger du sang de boeuf avec de la cochenille, explique-t-il au Devoir. En moins d’un mois, ta belle tuque écarlate devenait brune, tandis qu’il était plus facile de produire un beau bleu azur avec les teintures disponibles. »

Le chaud et le froid

De tous les discours prononcés le 23 octobre 1837, Smith a naturellement choisi d’illustrer celui de Louis-Joseph Papineau (2). Reconnaissable à sa houppette, le chef du Parti patriote est vêtu d’un costume bourgeois, aux antipodes de l’habit en étoffe du pays préconisé par son mouvement pour boycotter les produits d’exportation britanniques. « L’étoffe du pays, j’ai l’impression que ça a duré une journée », s’amuse Gilles Laporte.

Parmi les notables entassés sur le « husting », on note la présence de Joseph-Toussaint Drolet (3) et de François Duvert (4), les deux grands-pères de Gustave-Adolphe Drolet, l’inspirateur du tableau. Smith les a placés aux premières loges, aux côtés du fameux docteur Wolfred Nelson (5). « Le temps est venu de fondre nos plats d’étain pour en faire des balles ! » aurait lancé le va-t-en-guerre à la foule.

Cet appel aux armes serait toutefois apocryphe, selon Gilles Laporte. « Les historiens ont eu tendance à refroidir le discours de Papineau pour mieux réchauffer celui de Nelson », explique le spécialiste, en rappelant que peu de gens ont pu entendre les allocutions ce jour-là en raison de l’acoustique des lieux.

Inutile de dire que jusqu’à mon entrée au collège, “les troubles de 37” étaient le sujet ordinaire des conversations dans ma famille !

 

Le contraste est frappant entre la rigidité des notables peints par Smith et la ferveur de la foule arborant le drapeau national canadien, le vert, blanc et rouge. Cette marée de tricolores est entrecoupée de bannières blanches sur lesquelles sont peintes des inscriptions telles que « À bas les tyrans ! », « Mort aux traîtres ! » ou « Notre Canada avant tout ». Le drapeau au maskinongé du comté des Deux-Montagnes brandi par le docteur Jean-Olivier Chénier manque toutefois à l’appel.

Sur le coin de l’estrade d’honneur, on remarque un étendard américain (6) rappelant l’inspiration républicaine du mouvement patriote bas-canadien. La présence d’un écusson portant les armoiries du Québec (7) est plus étonnante. À l’évidence, le peintre a voulu souligner la filiation entre le Bas-Canada de Louis-Joseph Papineau et le Québec d’Honoré Mercier.

En plissant des yeux, on aperçoit la colonne de la liberté (8) qui domine la foule du haut de ses quinze pieds. Le monument élevé en l’honneur de Papineau surplombe la rivière Richelieu (9) le long de laquelle éclatera le soulèvement patriote dans les semaines qui suivent l’assemblée. L’élan initial de la rébellion sera d’ailleurs brisé par les troupes britanniques à moins d’un kilomètre au sud de l’estrade des six comtés, à la bataille du 25 novembre 1837.

Mercier à Paris

Parachevée en 1891, l’oeuvre de Smith est exposée la même année au palais de l’Industrie et des Beaux-arts de Paris, où elle éblouit le premier ministre du Québec, Honoré Mercier, en visite officielle dans la Ville lumière. « Il fit mander l’auteur et tout en louant son beau tableau, lui suggéra d’adoucir un peu, ou plutôt d’atténuer “la férocité” que respiraient quelques-unes des inscriptions historiques peintes sur les bannières », relate Gustave-Adolphe Drolet en 1895.

Rassuré par l’artiste, Honoré Mercier achète la toile pour l’offrir au Parlement québécois. Le gouvernement libéral qu’il dirige depuis 1887 est toutefois renversé à la fin de 1891 dans la foulée du scandale de la Baie des Chaleurs. Les conservateurs n’auront que faire de l’oeuvre révolutionnaire de Smith, qui sera tirée au sort quatre ans plus tard lors d’une loterie organisée par la veuve de Mercier. Le tableau se trouve aujourd’hui au Musée national des beaux-arts du Québec.

Privé de sa vitrine parlementaire, la toile imaginée au café Brébant a tout de même contribué à la renommée du 23 octobre 1837. Au point de porter ombrage aux autres assemblées patriotes de l’époque. Gilles Laporte donne l’exemple de Berthier, où les manifestants ont défilé sur des chars allégoriques devant un arc de triomphe en fleurs, et de Yamachiche, où un nombre record de 8000 patriotes sont venus entendre Papineau. « C’est a posteriori que l’assemblée des six comtés est devenue si importante, explique l’historien, parce qu’elle a engagé une dynamique qui mène au recours aux armes. » 

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