Des milliards en aides ponctuelles pour mettre le Québec à l’abri d’une récession

Les mesures promises par le gouvernement de François Legault pour lutter contre l’inflation coûteront 13,2 milliards de dollars à l’État québécois, qui s’apprête à affronter une importante stagnation économique — et peut-être même une récession.

Le ministre des Finances Eric Girard a déposé jeudi sa plus récente mise à jour économique, un document de moins de 200 pages composé en grande partie de mesures visant à « faire face à la hausse du coût de la vie ». Celles-ci représentent en effet quelque 95 % des nouvelles dépenses gouvernementales annoncées.

À l’approche de 2023, le grand argentier du Québec revoit substantiellement ses perspectives économiques pour les années à venir. Évaluée à 3,1 % en 2022, la croissance du PIB réel devrait passer à 0,7 % l’an prochain. Pourtant, dans son budget de mars dernier, M. Girard avait évoqué un scénario de croissance à 2 % en 2023.

« La reprise économique postpandémique, la guerre en Ukraine et les perturbations dans les chaînes d’approvisionnement » expliquent ces rajustements — qui ont d’ailleurs été calculés en octobre et qui pourraient avoir évolué depuis —, a affirmé le ministre.

Si ses prévisions les plus roses parlent de « stagnation », le gouvernement n’exclut pas non plus que le Québec entre en récession.

Dans un « scénario alternatif » présenté dans sa mise à jour, Eric Girard évoque un « choc » qui pourrait faire décroître le PIB réel du Québec d’un point de pourcentage en 2023. Cette rechute aurait notamment pour effet de tirer le déficit du Québec vers le bas de 2023 à 2026. Et elle a 50 % de chances de se produire, selon le ministre des Finances.

« La bonne nouvelle, c’est que tout porte à croire que le sommet de l’inflation est derrière nous. On a atteint un plateau de 8 % en juin, qui est en décélération depuis », a-t-il déclaré jeudi.

Le ministère des Finances prévoit un manque à gagner budgétaire de 5,2 milliards pour l’exercice 2022-2023, principalement causé par le versement des chèques de fin d’année aux Québécois et la bonification du crédit d’impôt pour le soutien aux aînés.

Après avoir modifié la loi pour le repousser, Québec estime toujours que « le retour à l’équilibre budgétaire [se fera] d’ici 2027-2028 ».

Pas d’autres montants ponctuels

Mercredi, la Banque du Canada a relevé son taux directeur à 4,25 %. Il s’agit du plus haut niveau atteint par cet indicateur depuis 2008, année de récession au Canada. Dans le contexte, Québec n’ajoute pas de mesures à son « bouclier anti-inflation » promis en campagne électorale. En 2023, « il n’y a pas de place à d’autres montants ponctuels », a soutenu M. Girard en conférence de presse.

Québec multiplie les chèques depuis le début de l’année. Au printemps, les trois quarts des Québécois recevaient un montant de 500 $ destiné à pallier la hausse du coût de la vie. Des millions de contribuables obtiendront dans les prochains jours — ou ont déjà obtenu — un deuxième chèque, de jusqu’à 600 $ cette fois.

La bonne nouvelle, c’est que tout porte à croire que le sommet de l’inflation est derrière nous

 

Dans son bouclier anti-inflation maintes fois vanté en campagne électorale, la Coalition avenir Québec (CAQ) s’était aussi engagée à bonifier le crédit d’impôt pour le soutien aux aînés. Chose promise, chose due : les personnes de 70 ans et plus qui vivent seules et qui gagnent moins de 64 195 $ auront accès dès le printemps à un versement supplémentaire de jusqu’à 2000 $ par année. Près de 400 000 personnes de plus qu’auparavant y auront accès.

La valeur du crédit s’amenuisera progressivement, passant de 2000 $ pour les contribuables de l’âge d’or gagnant 24 195 $ ou moins par année à 0 $ pour ceux gagnant plus de 64 195 $. En tout, cette mesure coûtera 8 milliards de dollars.

Stimulus fiscal

Au total, le bouclier caquiste coûtera 5,1 milliards au Trésor public cette année. Or, avec le spectre d’une récession à l’horizon, Le point sur la situation économique et financière du Québec déposé jeudi n’exclut pas le versement d’« une aide directe pour soutenir les ménages ou les secteurs d’activité économique les plus touchés ».

« Quelle forme ça pourrait prendre ? Ça pourrait prendre toutes sortes de formes, a souligné M. Girard. Je peux tout de suite vous [en donner une]. Lorsqu’il y a un ralentissement économique, il est pertinent d’amener un stimulus fiscal. Quelle est [la mesure] fiscale qui stimule la croissance économique et l’emploi ? Les baisses d’impôts. »

En campagne électorale, la CAQ avait déjà promis de baisser d’un point de pourcentage les taux d’imposition des deux premiers paliers, et ce, dès 2023. À l’époque, cependant, elle n’avait pas encore évalué la croissance économique québécoise. Interrogé sur ses intentions de réviser à la hausse la proposition de baisses d’impôts, M. Girard s’est contenté de dire que « le budget, il n’est pas fait ».

« On verra où est l’économie. […] La baisse de 1 % va stimuler l’économie, ce qui va être aidant. C’est la seule chose que je dis aujourd’hui. » Québec prévoit détailler ses révisions fiscales lors du dépôt du plan budgétaire 2023-2024, en mars.

Avec Florence Morin-Martel

Les oppositions se disent déçues

Le député solidaire Haroun Bouazzi s’est désolé jeudi de n’avoir vu pratiquement que « du réchauffé » dans la mise à jour économique du ministre Eric Girard. À l’exception de la mesure concernant les aînés, il n’y a « rien de sérieux » pour aider les Québécois en 2023, a-t-il asséné. « [Relativement à] la hausse du coût de la vie, qu’est-ce que le gouvernement de la CAQ annonce aujourd’hui ? Rien de nouveau. Rien de nouveau pour les logements, rien de nouveau pour les travailleuses et les travailleurs, rien de nouveau pour le transport. »

La députée solidaire Christine Labrie a d’ailleurs déploré l’absence d’un fonds d’urgence destiné aux « sociétés de transport qui sont en péril ». Sans aide, elles devront « diminuer les services » ou « hausser les tarifs pour les usagers », a-t-elle souligné.

Le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, a pour sa part affirmé que le gouvernement faisait preuve d’un « manque d’ambition et de volonté politique complet » en n’imposant pas une taxe sur les surprofits des pétrolières. « On se fait voler à la pompe » à essence, a-t-il expliqué, en ajoutant que ce « problème récurrent sera toujours présent en 2023 ».

De son côté, le député libéral Frédéric Beauchemin a qualifié le manque de travailleurs au Québec « d’éléphant dans la pièce » de cette mise à jour économique. « Il n’y a aucune mesure qui a été présentée pour [pallier] la pénurie de main-d’oeuvre », a-t-il affirmé.

Florence Morin-Martel


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