Sept ans après le rapport Charbonneau, Renaud Lachance estime que l’histoire lui donne raison

L’ex-commissaire Renaud Lachance
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’ex-commissaire Renaud Lachance

L’ex-commissaire dissident Renaud Lachance sort de sa réserve, sept ans après avoir nié l’existence d’un lien, même indirect, entre le versement d’une contribution à un parti politique provincial et l’obtention d’un contrat public de l’État québécois, lien au coeur du rapport de la commission Charbonneau.

Le comptable professionnel agréé est persuadé que l’histoire lui donne raison, « jusqu’à maintenant », en tout cas. « Mais il peut sortir un élément dans le futur par d’autres enquêtes », a-t-il convenu dans un entretien avec Le Devoir vendredi.

Le rapport de la Commission d’enquête sur l’industrie de la construction (CEIC) a fait grand bruit lors de sa publication, le 24 novembre 2015 : moins pour ses 60 recommandations, plus pour le « désaccord » entre les deux commissaires — France Charbonneau et Renaud Lachance — sur l’existence d’un lien entre le versement d’un don à un parti politique provincial et l’obtention d’un contrat d’ingénierie ou de construction de la part de l’État québécois.

Mme Charbonneau a discerné à travers les témoignages « une sorte de pacte plus ou moins tacite uni[ssant] les acteurs au sein de ce systèmeoù le versement de contributions politiques se trouve récompensé par une certaine quantité de contrats » — un lien indirect —, mais pas M. Lachance.

Plus d’un commentateur jugeait la dissidence de l’ex-vérificateur général du Québec (2004-2011) d’« ostentatoire », d’« incompréhensible », d’« inexplicable », voire de « navrante ». Le député solidaire Amir Khadir avait reproché à Renaud Lachance de ne « pas [avoir] vu l’éléphant dans la pièce que tout le monde a observé en suivant les travaux de la commission Charbonneau », même s’il était assis au premier rang.

Pour la juge France Charbonneau, la dissidence de M. Lachance est simplement « malheureuse ».

« Quand tu ne dis pas aux gens ce qu’ils veulent entendre, il faut que tu sois certain de ta position. Puis, moi, je ne dis pas ce que je ne pense pas, je n’écris pas ce qui n’est pas appuyé [par la preuve] », a fait valoir Renaud Lachance dans une salle de conférence du Devoir. « J’ai fait ce que dois. »

Enquêtes non concluantes

L’ex-commissaire en est convaincu, aujourd’hui plus que jamais, maintenant que les enquêtes menées par l’Unité permanente anticorruption sur les pratiques de financement du Parti libéral du Québec (PLQ) — Mâchurer, Joug et Lierre — ont fait chou blanc.

« Moi, j’aurais beaucoup aimé que le procès de Mme [Nathalie] Normandeau ait lieu », lance Renaud Lachance plus de deux ans après l’arrêt des procédures contre l’ex-vice-première ministre, notamment.

Celle-ci avait fait l’objet d’accusations de fraude, de complot, de corruption et d’abus de confiance : des « accusations qui ont hypothéqué près de cinq ans de [la] vie » de l’ancienne femme politique. « J’étais très curieux de savoir la preuve que [le Directeur des poursuites criminelles et pénales] avait pour accuser Mme Normandeau », ajoute M. Lachance.

Au fil des sept dernières années, les libéraux, y compris l’ex-premier ministre québécois Jean Charest, ont brandi à plusieurs reprises sa dissidence pour repousser les allégations de stratégies illicites de financement au PLQ. « Ça ne me surprenait pas », se contente de dire Renaud Lachance.

Selon lui, il ne fait cependant aucun doute que « ceux qui obtenaient des contrats publics étaient sollicités, voire harcelés, pour faire une contribution politique ». « Mais ils n’ont pas obtenu un contrat même indirectement grâce à celle-ci », souligne-t-il à gros traits dans une lettre ouverte qu’il a remise au Devoir.

L’administration publique québécoise l’a empêché, dit-il. À ses yeux, prétendre le contraire nourrit le « cynisme », en plus d’« encourage[r] le dénigrement du Québec ».

Briser le silence

M. Lachance dit s’être imposé le silence toutes ces années afin de ne pas influencer le cours des enquêtes policières et des activités politiques, y compris la dernière campagne à la chefferie du Parti conservateur du Canada, à laquelle Jean Charest a pris part, cette année.

« Je m’intéresse à la politique, ça, c’est clair. Mais je ne fais pas de politique partisane. Je ne voulais pas me retrouver cité nulle part. Alors, j’ai été discret », précise-t-il.

Aux questions « Est-il un libéral ? », « Est-il un paria ? » et « A-t-il demandé et attend-il un retour d’ascenseur ? », Renaud Lachance répond « non », « non » et « non », sept ans après la fin des travaux de la commission Charbonneau. Il assure ne pas avoir eu d’accointances politiques… sauf au tournant des années 1980, lorsqu’il appuyait les efforts du Parti québécois, alors dirigé par le premier ministre René Lévesque, qui visaient l’obtention d’un deuxième mandat.

Manifestations d’impatience

Renaud Lachance se sent aujourd’hui libéré de son devoir de réserve par la juge France Charbonneau, avec qui il a entretenu une relation — « professionnelle », répète-t-il — pendant près de quatre ans, de l’automne 2011 à l’automne 2015. « On a fait chacun ce qu’on pensait qu’on devait faire. Et puis, il n’y a pas d’animosité dans ma relation entre moi et France ou qui que ce soit d’autre », explique-t-il, rappelant que les 60 recommandations n’ont fait l’objet d’« aucun désaccord » entre les deux commissaires.

Néanmoins, il réitère que la décision de ne pas nommer un remplaçant au commissaire Roderick Macdonald, décédé pendant les travaux de lacommission, a été une « erreur ». « Si Me Macdonald avait été là, ça aurait été extrêmement différent », fait-il valoir.

Cela dit, il admet avoir montré des signes d’impatience lors de la rédaction du volumineux rapport, tout particulièrement des parties sur le ministère des Transports et le financement des partis politiques, qui lui ont donné du fil à retordre.

Je m’intéresse à la politique, ça, c’est clair. Mais je ne fais pas de politique partisane. Je ne voulais pas me retrouver cité nulle part. Alors, j’ai été discret.

 

À l’occasion, un rédacteur proposait une « réinterprétation » des témoignages entendus lors des audiences publiques ou encore échafaudait une « théorie », raconte-t-il. « Parfois, ce n’est mêmeplus une synthèse de témoignages, c’est une opinion. […] Malgré les notes, le texte n’était pas toujours corrigé dans les versions subséquentes. À la fin, des fois, je reconnais que j’étais un peu, je dirais, impatient », avoue-t-il, tout en soulignant que « le travail d’une commission d’enquête » est « assez intense ».

Si la commission Charbonneau n’a trouvé « rien de vraiment sérieux au niveau provincial », elle a recensé plus d’un « cas de corruption et de collusion » dans le monde municipal. L’Autorité des marchés publics, mise sur pied par le gouvernement Couillard puis renforcée par le gouvernement Legault, suivant les recommandations de la commission Charbonneau, veille au grain, constate avec satisfaction le professeur à HEC Montréal.

Plus d’une décennie après la mise sur pied de la CEIC, « quelques-uns » de ses étudiants lui posent de temps à autre des questions sur les années de la commission Charbonneau (2011-2015). « Là où je suis surtout reconnu, c’est dans les salons funéraires, parce que les personnes âgées ont beaucoup suivi les travaux de la commission. […] On vient quasiment me toucher [et me demander] : “Est-ce que c’est vous ?” »

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