Un Salon bleu 2.0, une part de son héritage en moins

La majorité des pupitres en usage au Salon bleu de l'Assemblée nationale ont été installés sous le mandat du premier ministre Honoré Mercier que l'on peut apercevoir sur cette photo de 1887. Verrouillés à clef, ces meubles massifs représentaient alors le seul espace de rangement des parlementaires.
Photo: BAnQ La majorité des pupitres en usage au Salon bleu de l'Assemblée nationale ont été installés sous le mandat du premier ministre Honoré Mercier que l'on peut apercevoir sur cette photo de 1887. Verrouillés à clef, ces meubles massifs représentaient alors le seul espace de rangement des parlementaires.

Le réaménagement à venir du Salon bleu de l’Assemblée nationale entraînera le retrait des derniers éléments de son mobilier d’origine dessiné en 1886 par l’architecte Eugène-Étienne Taché. Les pupitres en noyer noir où se sont succédé Honoré Mercier, Henri Bourassa, Maurice Duplessis et René Lévesque feront place à des tables modernes si les députés approuvent le projet.

Le Salon bleu a atteint son point de saturation, le nombre d’élus ayant presque doublé depuis l’inauguration de son enceinte de 3400 pieds carrés sous le règne de Victoria. « Tout indique que le remplacement du mobilier soit inévitable, explique la porte-parole de l’Assemblée nationale, Béatrice Zacharie. L’intégration des pupitres actuels ou leur remplacement sont donc des options », nuance-t-elle. Les plans de salle reproduits dans un appel d’offres pour des services architecturaux fermé en septembre ne laissent toutefois aucun doute sur le sort de ces pupitres témoins de 135 ans d’histoire parlementaire.

Au-delà des questions d’espace et de mise aux normes, la réorganisation du Salon bleu vise à favoriser l’harmonie entre élus issus d’un électorat de plus en plus fragmenté. « Le modèle de chambre britannique était basé sur un aménagement de type confrontation », déplore l’architecte Éric Maurand dans le Plan de gestion de l’Assemblée nationale obtenu par Le Devoir en vertu de la Loi d’accès à l’information.

Pour contrer les effets délétères de ce modèle, les responsables du projet ont analysé différentes options, de la « salle de classe » du parlement des Philippines au « cercle » du Nunavut. L’appel d’offres de l’Assemblée nationale n’a toutefois retenu que deux possibilités, soit l’hémicycle ou le fer à cheval, qui permettraient d’asseoir jusqu’à 134 et 138 députés respectivement.

Patrimoine ?

Pour l’historien Gaston Deschênes, la mise au rancart du mobilier actuel du Salon bleu serait un non-sens. « Ça fait partie du patrimoine de l’Assemblée au même titre que le fauteuil du président et les sculptures sur les murs. Si on met de l’ameublement moderne là-dedans, on change l’esprit des lieux », s’indigne le spécialiste du parlementarisme québécois dans un entretien avec Le Devoir.

En mai dernier, le président sortant de l’Assemblée nationale, François Paradis, avait relativisé la valeur d’ensemble du mobilier conçu 20 ans seulement après la création du Dominion du Canada, en 1867. « Tous les pupitres que vous voyez ne sont pas des pupitres d’origine », avait-il lancé de son trône juché sur un piédestal.

Plus de la moitié des élus qui feront leur entrée au Salon bleu mardi s’assoiront pourtant derrière l’un des 32 pupitres doubles ou l’un des deux pupitres simples livrés en 1887 par l’ébéniste montréalais Azarie Lavigne. Leur ancienneté ne fait pas de doute, les tables ayant conservé un numéro d’inventaire estampé sur le plateau de leur encrier. À ce lot d’origine s’ajoutent huit pupitres doubles conçus à la même époque.

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Il s’agit du nombre de fois que le trône du Salon bleu aurait été remplacé depuis 1886, comme il a souvent été emporté par l’occupant au moment de son départ.

Jusqu’en 1923, ce mobilier a suffi pour accueillir l’ensemble des élus. Les pupitres façonnés par la suite pour tenir compte de la hausse graduelle du nombre de députés ont eux aussi une valeur patrimoniale, selon un rapport d’expertise du Centre de conservation du Québec obtenu par Le Devoir. « Certains ont une facture très professionnelle et sont des ajouts importants à la collection », lit-on dans le document caviardé du 7 février 2022.

Le mobilier du Salon bleu comprendrait également des pupitres récupérés au Salon rouge en 1968 lors de l’abolition du Conseil législatif. La question fait toutefois débat, les « sénateurs québécois » ayant vraisemblablement emporté leur pupitre en quittant les lieux. Le Devoir a d’ailleurs croisé l’un d’eux, il y a quelques années, chez un antiquaire de la rue Saint-Paul, à Québec. Le meuble conçu par l’ébéniste Philippe Vallière était offert pour la modique somme de 6950 $.

Prestige

Les pupitres des députés pourraient connaître le même sort que la table des greffiers de 1886, qui a occupé le centre du Salon bleu jusqu’en 2007, remisée au profit d’un meuble « technologique ». Quinze ans plus tard, ce dernier souffre paradoxalement d’une désuétude précoce, comme l’indique le Plan de gestion de l’Assemblée nationale. « Elle semble ne pas satisfaire pleinement les utilisateurs, notamment sur l’aspect ergonomique », lit-on dans ce rapport qui envisage déjà son remplacement.

Pour sa part, le trône du président de la chambre n’est pas menacé par le projet de refonte. Il doit, au contraire, être maintenu en « symétrie axiale » avec l’horloge située à l’autre extrémité de la salle, tel que le suggère une note d’information du Service de la recherche et des archives de l’Assemblée nationale. Son déplacement « dénaturerait l’équilibre et la cohérence » de la pièce, tandis que son retrait aurait « des impacts sur le prestige de la Chambre et de la présidence ».

Photo: BAnQ Le gouvernement d’Honoré Mercier en 1887

Fabriqué en 1970, le trône actuel est pourtant plus récent que les pupitres centenaires des députés, ses prédécesseurs ayant été emportés par leur occupant au moment de leur départ, comme le voulait la coutume. Il aurait ainsi été remplacé à 25 reprises depuis 1886.

C’est sur ce trône vieux d’un demi-siècle que le caporal Denis Lortie s’est livré au sergent d’armes René Jalbert en 1984 après avoir fait 3 morts et 13 blessés à coups de mitraillette. Le militaire, qui était arrivé en avance à la période de questions, s’était d’ailleurs défoulé en ciblant les pupitres vides situés dans l’axe de celui du premier ministre de l’époque, René Lévesque. « La sécurité ne voulait pas nous les faire voir pour ne pas nous impressionner », se rappelle l’ancien député Yves Duhaime, dont le bureau avait été pulvérisé par les balles.

Le réaménagement du Salon bleu doit suivre la restauration de ses fresques et la mise en place d’un plancher surélevé permettant de masquer le câblage. « Les travaux n’ont pas encore été autorisés, insiste Béatrice Zacharie. Une analyse est en cours et elle sera présentée aux députés de la 43e législature lorsqu’elle sera [achevée]. »

Saunas et escaliers mécaniques

L’Assemblée nationale n’en est pas à son premier projet de refonte du Salon bleu. En 1976, la question avait fait l’objet d’un rapport détaillé de la firme d’architectes Dorval Fortin qui suggérait carrément le transfert des députés dans un édifice ultramoderne. Ce dernier aurait été érigé dans la cour intérieure du parlement, à la place du restaurant Le Parlementaire, que l’on jugeait alors « sans grande valeur historique ou architecturale ».

Cette nouvelle salle d’assemblée de 5500 pieds carrés aurait abrité des gradins en forme de fer à cheval pouvant accommoder les 150 élus québécois attendus en l’an 2000. « Il faudra éviter de créer un espace sans atmosphère ni intimité, prévenaient les auteurs de ce rapport. Cette chambre devra être compacte et permettre le débat vis-à-vis en “style conversation”. »

Par un jeu de dominos, le restaurant chassé par les députés aurait pris le chemin de la bibliothèque. Quant au Salon bleu, qui était alors vert, il serait devenu une simple salle de commission parlementaire à l’instar du Salon rouge. Le remodelage du Palais législatif comprenait en outre l’ajout de saunas et d’une aire de jeux où les élus auraient pratiqué le billard et le ping-pong. « Nous ne prévoyons aucun équipement majeur tels que tennis, squash, curling », lit-on dans le rapport.

Fermée à la circulation automobile, la rue des Parlementaires aurait vu surgir en son centre une coupole menant à trois étages de souterrains reliés entre eux par des escaliers mécaniques. Ce volet du rapport s’est en quelque sorte matérialisé en 2019 avec l’inauguration du pavillon d’accueil de l’Assemblée nationale creusé sous sa façade principale. Le restaurant Le Parlementaire vient quant à lui d’être restauré aux coûts de 3,6 millions de dollars.



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