Les racines de la crise de leadership au PLQ

La défaite historique du 3 octobre dernier puis l’exclusion de la députée Marie-Claude Nichols du caucus trois semaines plus tard ont plongé Dominique Anglade dans une crise de leadership sans pareille.
Photo: The Canadian Press La défaite historique du 3 octobre dernier puis l’exclusion de la députée Marie-Claude Nichols du caucus trois semaines plus tard ont plongé Dominique Anglade dans une crise de leadership sans pareille.

Le 1er février 2022. La whip en chef de l’opposition officielle, Filomena Rotiroti, fait irruption dans le bureau de la cheffe libérale, Dominique Anglade, derrière un gros bouquet de fleurs. « C’est de ton caucus, ma chère cheffe. On t’aime énormément », dit-elle, tout en précisant que la démonstration d’affection n’a pas été programmée afin de coïncider avec le passage du Devoir.

Neuf mois plus tard, le Parti libéral du Québec (PLQ) est dans la tourmente. La défaite historique du 3 octobre dernier puis l’exclusion de la députée Marie-Claude Nichols du caucus trois semaines plus tard ont plongé Dominique Anglade dans une crise de leadership sans pareille.

Quelques timides appuis à la cheffe se sont bien fait entendre, mais les déclarations d’anciens ministres et de responsables politiques réclamant son départ, elles, se multiplient.

Ce texte est publié via notre section Perspectives.

L’ancien stratège libéral Luc Ouellet affirme que les relations sont « plus difficiles et moins fréquentes » entre la chefferie et les instances du PLQ depuis quelques années.

« Cette crise vient du fait que le parti, à mon avis, ne s’est pas remis du départ de Jean Charest », soutient l’associé au cabinet de relations publiques National. Celui qui a été premier ministre du Québec de 2003 à 2012 était « omniprésent » auprès des instances du parti, dit-il. « Il travaillait beaucoup avec l’équipe en place, autant dans l’organisation que dans l’exécutif. »

M. Charest était reconnu pour prendre soin « de tout le monde, [c’est-à-dire de] toutes les formes de pouvoir à l’intérieur du parti », ajoute Mireille Lalancette, professeure titulaire en communication sociale à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Philippe Couillard, de son côté, a été « un bon premier ministre » de 2014 à 2018, mais un mauvais chef de parti, selon M. Ouellet. « M. Couillard, c’est un homme qui voulait diriger le Québec. Mais les réunions du parti avec l’exécutif, ce n’est pas quelque chose qui l’intéressait », souligne l’ancien stratège libéral.

Or, avoir de bonnes relations avec le conseil exécutif et les présidents d’associations libérales permet au chef d’être soutenu « dans les coups durs », explique Luc Ouellet. Dominique Anglade a en quelque sorte hérité d’un parti « pas nécessairement en santé », dit-il.

Si la politicienne de 48 ans s’est davantage préoccupée des instances du parti que M. Couillard, « elle n’a pas nécessairement eu le temps de tout mettre en place » avec elles, selon lui. « Elle a concentré ses efforts sur la préparation de la campagne [électorale]. »

Plus tôt cette semaine, Mme Anglade a échoué à convaincre la députée Marie-Claude Nichols de se rasseoir à ses côtés dans l’opposition officielle après l’avoir exclue le 27 octobre dernier. L’élue de Vaudreuil avait refusé les dossiers liés au transport au sein du cabinet fantôme libéral. La cheffe a essuyé une pluie de critiques à la suite de cet imbroglio. « Malheureusement, on voit plus de gens qui ne la soutiennent pas que de gens qui la soutiennent », dit sans détour M. Ouellet.

La politique n’est pas une entreprise, mais « une gestion des personnalités », rappelle l’ancien apparatchik libéral Ronald Poupart dans un entretien avec Le Devoir. Il donne l’exemple de son ancien chef Robert Bourassa, qui a dirigé le gouvernement québécois de 1970 à 1976 et de 1985 à 1994. « Il faut te rappeler que tu as une personnalité devant toi. Robert Bourassa, s’il y avait un obstacle devant lui, il faisait tout pour régler le problème sans qu’il y ait de crise. »

Un parti désuni

Dans la foulée de l’éjection de Mme Nichols du caucus, d’anciens élus libéraux, comme Nicole Ménard et Lucie Charlebois — qui ont fait partie des gouvernements de Jean Charest et de Philippe Couillard —, ont réclamé haut et fort le départ de Dominique Anglade. D’autres ont vivement critiqué son leadership.

Ces sorties publiques prouvent « qu’il n’y a pas d’unité dans le parti et qu’il n’y a pas de discipline de parti, affirme la professeure Lalancette. Habituellement, on ne parle pas contre le chef. » Elle trouve surprenant de voir ces dissensions, alors que le PLQ a toujours « donné une image très, très unie ».

Selon Ronald Poupart, la cheffe a de la difficulté avec les « anciens de l’ère Charest ». « Ça grenouillait déjà sous M. Couillard, fait-il remarquer. Le parti est resté divisé, surtout à l’intérieur du caucus. Mme Anglade a hérité de ça. Elle n’a pas été capable de ressouder le parti et c’est resté divisé. »


 

À l’heure actuelle, Mme Anglade doit être « dans l’action » et expliquer sa vision aux militants libéraux, avance Luc Ouellet. « Si j’étais elle, je serais omniprésente, je convoquerais les instances du parti, les présidents régionaux. Je redonnerais de la fierté à ces gens-là. »

Les résultats électoraux historiquement bas du PLQ ont « secoué » le parti, affirme M. Ouellet. Le 3 octobre dernier, la formation a remporté seulement 21 sièges, soit 10 de moins qu’en 2018. À la suite de l’exclusion de Mme Nichols du caucus, le parti compte désormais 20 élus sous sa bannière à l’Assemblée nationale. Et Dominique Anglade doit soumettre son leadership à un vote de confiance lors du congrès du parti d’ici novembre 2023.

D’ici là, les membres du PLQ doivent se tenir derrière leur cheffe, fait valoir M. Ouellet. La remplacer à ce moment-ci serait « une erreur stratégique ». « C’est facile de dire : “On change ! Mme Anglade, allez-vous-en chez vous !” Mais qui on met demain matin à la tête du parti ? » se demande-t-il.

Pour Mireille Lalancette, toutefois, « si le parti n’est plus fonctionnel et doit se revoir de fond en comble », la solution est peut-être de changer la personne à la tête. Au sein des « grands partis » comme le PLQ, les chefs défaits aux élections « ne restent peu ou pas en poste », souligne-t-elle.

Les chefs qui ne mènent pas leur parti à la victoire

Dominique Anglade n’est pas la seule à avoir affronté l’adversité au sein de ses propres troupes.

Élu à la tête du Parti libéral en 1950, Georges-Émile Lapalme est ébranlé par ses défaites écrasantes aux élections de 1952 et de 1956, remportées toutes deux par l’Union nationale de Maurice Duplessis. Brisé, le politicien tombe malade au point de manquer la première session du nouveau Parlement. « On voulait sa tête à tout prix et on le critiquait de façon extrêmement sévère par rapport à l’organisation de sa campagne électorale », raconte Ronald Poupart.

De retour au Parlement, M. Lapalme tente d’asseoir son autorité en expulsant les « brebis noires » de son caucus, Lionel-Alfred Ross (Montréal-Verdun) et Dave Rochon (Montréal–Saint-Louis), qu’il accuse d’entretenir des relations étroites avec l’adversaire unioniste. « On leur a suggéré de démissionner avant qu’on ne les mette à la porte », écrit le correspondant parlementaire du Devoir de l’époque, Pierre Laporte.

La purge est insuffisante, et Georges-Émile Lapalme renonce à se porter candidat à sa propre succession à l’approche du congrès libéral de mai 1958. « M. Lapalme a abandonné la direction d’un parti à l’intérieur duquel il n’a connu que des jours sombres », lit-on dans Le Devoir du lendemain. Avant de passer la main à Jean Lesage, le chef déchu prévient les partisans libéraux du risque d’être « vomis par l’électorat ». Le parti doit « se régénérer ou disparaître », lance ce précurseur de la Révolution tranquille au moment de quitter la scène.

Claude Ryan a lui aussi baissé pavillon avant la tenue du congrès devant consolider son leadership à l’été de 1982. Ronald Poupart s’en souvient : « Tout le monde voulait sa tête au lendemain de sa défaite électorale de 1981. Le député libéral de Charlevoix, Raymond Mailloux, a été le premier à le dire publiquement, mais ça grenouillait partout à travers le Québec. »

Les fabricants d’images d’une firme de relations publiques embauchée à la dernière minute n’ont pas permis à l’auteur du Livre beige, qui étayait sa vision du fédéralisme, de remonter la pente. « Ce qu’on vit en ce moment avec Dominique Anglade, c’est déjà arrivé. C’est juste qu’on a tout oublié », conclut M. Poupart.

Lors de l’annonce de la démission de Claude Ryan, l’éditorialiste du Devoir Gilles Lesage constate l’emprise des députés anglophones sur le caucus libéral : « Ils éloignent les francophones, surtout les jeunes, dont l’apport est essentiel pour que le PLQ aspire un jour à reprendre le pouvoir. » Il faudra attendre le retour de l’équilibriste Robert Bourassa pour que les « rouges » reprennent le chemin de la victoire.

Le PLQ est de nouveau « à la croisée des chemins », estime Mireille Lalancette. Il dispose de quatre ans pour se « repositionner sur l’échiquier politique », conclut Luc Ouellet.

Avec Marco Bélair-Cirino et Alexandre Robillard



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