Québec-États-Unis - Une relation primordiale entre deux peuples frontaliers

Au-delà des hauts et des bas des sentiments de la population du Québec à l'endroit de la puissance américaine et de ses politiques, il faut bien reconnaître que la relation avec les États-Unis a toujours été et demeure primordiale. Depuis les premiers jours de la colonie française en passant par les invitations répétées du Congrès continental américain à joindre la révolution, l'exil de Papineau et d'autres patriotes, les velléités d'annexion, la réciprocité commerciale, les grandes migrations, les investissements industriels, les influences culturelles, jusqu'aux liens contemporains, dans le cadre d'une nouvelle politique internationale, le voisin américain a constitué, pour le meilleur et pour le pire, un partenaire essentiel à l'évolution du Québec.

Tous les gouvernements du Québec, depuis la Confédération, se sont souciés des rapports avec les États-Unis. Entre autres, Honoré Mercier voyageait aux États-Unis, Gouin et Taschereau cherchaient à attirer des capitaux américains, Godbout ouvrait un bureau à New York en 1940, Duplessis le maintenait et Lesage en faisait la promotion en délégation générale, quelques mois après l'inauguration de la Maison du Québec à Paris. Par la suite, non seulement la plupart des chefs de gouvernement québécois se sont-ils rendus souvent aux États-Unis, mais de multiples délégations, bureaux et autres représentations furent mis sur pied.

Le gouvernement de René Lévesque a lancé l'Opération Amérique, d'abord pour s'assurer d'une relative neutralité du gouvernement américain au moment du référendum de 1980, puis pour stimuler les échanges commerciaux et faire mieux connaître le Québec. Sous Robert Bourassa, la politique dite des affaires internationales accordait une place privilégiée aux États-Unis. Cette préoccupation ne s'est pas démentie sous Parizeau, Bouchard et Landry. Aujourd'hui, le premier ministre Charest se fait fort de se faire entendre fréquemment dans plusieurs régions du grand pays voisin. Présentement, le Québec, en plus de sa délégation générale à New York, compte trois délégations à Boston, Chicago et Los Angeles, deux bureaux commerciaux à Miami et Atlanta et un office du tourisme à Washington.

Force économique

La justification d'une présence québécoise active et soutenue aux États-Unis est évidente. D'abord, au chapitre du commerce, le pays voisin compte pour 83 % de nos échanges internationaux. Pour une société qui produit beaucoup plus qu'elle ne consomme et qui compte essentiellement sur les exportations pour assurer son bien-être économique, c'est tout dire. En fait, c'est environ la moitié de notre produit intérieur brut qui est assuré par le commerce avec les États-Unis. Au surplus, ce sont les éléments les plus dynamiques de notre économie, c'est-à-dire les secteurs de pointe, comme l'aéronautique et les télécommunications, qui dépendent des exportations vers le sud. Enfin, les États-Unis sont un des rares pays avec lequel nous jouissons d'un solde positif dans nos échanges.

En 2003, le Québec exportait pour 53 milliards de dollars de marchandises vers des États américains tandis que les importations de ces régions se chiffraient à 24 milliards. Un solde énorme. Un avantage majeur qui compense lourdement les avatars engendrés par la mauvaise volonté des partenaires américains, notamment en ce qui a trait au bois d'oeuvre et aux bovins.

Culture et tourisme

Au chapitre de la culture, les États-Unis offrent aux créateurs québécois des débouchés exceptionnels. Le calendrier des événements culturels et artistiques suscités par nos délégations est de plus en plus chargé. Il ne se passe pas une semaine sans qu'un Québécois ne se produise quelque part aux États-Unis.

En matière de tourisme, les Américains constituent encore, et de loin, nos premiers clients. Plus de 55 % des personnes qui visitent le Québec proviennent des États-Unis. Les Québécois, pour leur part, choisissent toujours le voisin du sud comme leur destination privilégiée hors frontières.

Enfin, le gouvernement du Québec encourage, dans la mesure de ses moyens, les études québécoises au programme de plusieurs centres universitaires. La première société savante étrangère concentrée exclusivement sur le Québec a pris naissance aux États-Unis il y a environ 25 ans. Il s'agit de l'American Council on Quebec Studies, qui publie trois fois par année l'excellente revue scientifique Quebec Studies.

Non-reconnaissance

Il est vrai que le Québec n'a pu établir avec le gouvernement américain les liens directs dont il jouit avec d'autres pays, notamment avec la France. Le Québec n'a pas de présence officielle à Washington, où le gouvernement canadien prend jalousement toute la place. Une modeste représentation québécoise n'est assurée dans la capitale que par un petit bureau de tourisme.

Les effets négatifs de cette non-reconnaissance officielle sont moins importants qu'on pourrait le croire en raison du caractère fortement décentralisé des institutions américaines et, en conséquence, des intérêts québécois aux États-Unis. Ainsi le Québec s'est-il massivement rabattu sur les liens bilatéraux et multilatéraux avec des États de l'Union. Les États de New York, de la Nouvelle-Angleterre et aussi ceux de la région des Grands Lacs et bien d'autres ont conclu des ententes multiples, solidifiées souvent par des institutions, avec le gouvernement québécois. Le Québec est membre actif depuis 1973 de la Conférence des gouverneurs de la Nouvelle-Angleterre et des premiers ministres des provinces de l'Est du Canada, membre associé de la Conférence des gouverneurs des États des Grands Lacs et de la Commission des Grands Lacs. Les liens avec l'État de New York donnent lieu à des rencontres fréquentes, au moins une fois l'an entre les dirigeants des deux gouvernements.

Enfin, du côté de Washington, s'il n'existe pas de reconnaissance officielle, une certaine reconnaissance de la société distincte que constitue le Québec est exprimée par le maintien de deux consulats généraux au Québec, la seule province canadienne où il en est ainsi. Il est évident que le consulat général des États-Unis dans la capitale québécoise a pour fonction majeure de maintenir des liens avec le gouvernement du Québec. Une fonction éminemment politique habituellement assurée par des diplomates de qualité.

Sans aucun doute, la relation avec les États-Unis offre un défi majeur à la diplomatie québécoise.

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Louis Balthazar est professeur émérite de l'Université Laval et président de l'Observatoire sur les États-Unis de la chaire Raoul-Dandurand, UQAM.