Lise Thériault, Frédéric Beauchemin et les cahiers de notes

Frédéric Beauchemin et Lise Thériault
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Frédéric Beauchemin et Lise Thériault

À la veille du début de la 43e législature, Le Devoir a invité des députés sortants à donner quelques conseils à des recrues afin de les aider à ne pas se perdre dans les dédales du monde politique. Premier passage de témoin entre Lise Thériault et Frédéric Beauchemin.

Aussitôt assise, Lise Thériault sort un calepin de son sac. L’ex-doyenne du caucus libéral le glisse sur la table du café Léo vers le député fraîchement élu dans Marguerite-Bourgeoys, Frédéric Beauchemin. « Tout au long de ta carrière politique, tu vas prendre beaucoup de notes », lance-t-elle.

« Je t’offre le premier […] d’une longue série », ajoute l’ex-vice-première ministre, qui « étrangement [n’a pas accumulé] beaucoup de cahiers » au cours des 20 dernières années, durant lesquelles elle a représenté les citoyens d’Anjou–Louis-Riel à l’Assemblée nationale, en plus d’assumer des responsabilités ministérielles dans les gouvernements Charest (2003-2007 et 2008-2012) et Couillard (2014-2018). « Je déteste écrire », lâche-t-elle tout en précisant aussi être dotée d’une mémoire hors du commun.

« Lui [M. Beauchemin], il commence. Il ne faut pas qu’il passe à côté », signale-t-elle au Devoir, avant de se retourner vers le nouveau député du Parti libéral du Québec. « Les conseils que je vais te donner aujourd’hui, c’est la première chose que tu vas retrouver dans ton cahier. Fait que, si jamais tu te sens perdu ou bien que tu te poses la question “qu’est-ce que je devrais faire ?”, tu vas pouvoir t’y référer. »

Au bout de la grande table blanche du café du centre-ville de Montréal — qui est aussi occupée par des étudiants de l’UQAM —, la paire s’attelle à la tâche. « Je vais sortir mes lunettes », souffle M. Beauchemin, avant de se rendre compte qu’il n’a pas de stylo sous la main. « Comment ça, tu n’as pas de crayon ? Un ex-banquier qui n’a pas de crayon… C’est quoi, cette affaire-là ? » blague Mme Thériault, avant de dénicher une plume fontaine dans son sac à main portant la griffe de Michael Kors.

« L’erreur à ne pas faire »

Même s’il a été élu avec 6000 voix de majorité, Frédéric Beauchemin ne peut surtout pas « négliger son comté », affirme l’ancienne députée d’Anjou–Louis-Riel. C’est l’« erreur de débutant à ne pas faire », selon elle. « Ta loyauté première, ce sont tes citoyens […] Je n’ai jamais rien pris pour acquis [et] j’ai déjà eu près de 9000 de majorité », souligne Mme Thériault. « Si tu n’es pas présent, le monde ne se souvient pas de toi. »

Issu du monde des finances, M. Beauchemin voit plusieurs points communs entre le monde politique et ses premières amours. « Quand tu arrives dans la gestion de personnel, que tu as un produit à livrer, […] tu t’assures que tes gens soient bien équipés, bien motivés, analyse-t-il. Il y a beaucoup de lieux de connexion qui font en sorte que quand tu arrives dans la gestion du bureau de comté, c’est très similaire au monde des affaires. »

Une fois que l’élu novice aura trouvé sa place sur les banquettes de l’opposition officielle cet automne, l’heure sera à la cordialité, soutient Mme Thériault. « Les députés des autres formations politiques, ce ne sont pas des ennemis. Ce n’est pas défendu de se faire des amis avec les autres députés. C’est [même] bien », mentionne-t-elle.

« Même pendant la campagne locale dans Marguerite-Bourgeoys, tous les candidats qui étaient là, on peut facilement se rencontrer pour une bière et jaser de l’histoire de la campagne », renchérit M. Beauchemin.

« Moi, on m’a appris à haïr les péquistes, qui étaient mes adversaires, relate Mme Thériault. Quand je suis arrivée au Parlement puis que j’ai vu que tout le monde s’embrassait, puis que ça se poignait les mains, puis que ça mangeait ensemble, je me suis dit : “bien voyons donc, il faut que je désapprenne mon trois mois de campagne. Il faut que je les aime ?” »

Dire « non »

« Pour trouver l’équilibre », Mme Thériault incite le nouveau député libéral à « apprendre à dire non ». « Moi, j’ai appris à dire non… », commence-t-elle, avant d’être interrompue par Frédéric Beauchemin : « en 1995 ? », lance-t-il à la blague, déclenchant l’hilarité chez l’ex-ministre.

« Dans mon premier “agenda” de ministre, des activités, j’en avais le vendredi, le samedi, puis le dimanche, poursuit-elle. Tu as une vie chez vous, puis si tu dis trop souvent oui, bien, ça veut dire que tu dis non à tes enfants, à ta femme, à tes petits enfants… »

S’il n’a pas déniché de stylo, M. Beauchemin finira bien par « trouve[r] son style », souligne Mme Thériault. Mais il doit à tout prix « parler vrai », comme elle qui n’a « jamais menti aux journalistes », a « toujours dit la vérité ». « Les gens qui parlent avec leurs tripes, […] je suis convaincue que leur message va passer », affirme-t-elle, avant de partir dans la pluie sous son coupe-vent portant le logo de l’Assemblée nationale — pas avant d’avoir tapoté le dessus de la main de « Fred ».

Avec Marco Bélair-Cirino et Florence Morin-Martel

Quelques conseils en vrac

« Ce qui se passe au caucus reste au caucus. […] Fait qu’il n’y a que toi qui regardes ton cahier, tu ne le laisses pas traîner. »

« Les gens pensent qu’on ne se parle pas, les ministres, les députés, ce n’est pas vrai. Avant et après la période des questions, quand les caméras sont fermées, tout le monde va voir tout le monde. […] Les ministres ont l’obligation d’écouter tous les députés. »

« La première année, tu es en période de rodage. »

« Tu peux faire 24 bonnes interventions et une mauvaise intervention [qui va] générer plein de mauvaises couvertures. Il faut juste se rappeler que quand toi, tu tousses, les autres ont mal au ventre : mettons que tu fais un faux pas, il n’y a pas juste toi qui paies. La cheffe va payer, les autres vont payer. »

« Le non-verbal est très important au Parlement. Quand j’étais ministre, je regardais de l’autre bord et j’étais capable de dire qui avait une question. Soit qu’ils se préparaient, soit que les filles mettaient du rouge à lèvres alors qu’en temps normal elles n’en avaient pas ! »

« J’ai toujours écrit mes questions. C’est sûr qu’on le fait avec nos recherchistes la plupart du temps, puis on va s’assurer que ce soit en cohérence avec ce qu’on a déjà fait. Mais il faut que tu l’écrives toi-même. »



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