Rentrée tendue à l’Assemblée nationale

Le très attendu dévoilement du Conseil des ministres est prévu jeudi.
Photo: Marc Bruxelle Getty Images Le très attendu dévoilement du Conseil des ministres est prévu jeudi.

Le premier ministre François Legault esquisse son programme législatif : déploiement du « bouclier anti-inflation », élargissement de l’aide médicale à mourir, accroissement des redevances sur l’eau, réforme du droit de la famille… Les points d’interrogation demeurent toutefois nombreux dans les rangs des partis d’opposition, à la veille des premières prestations de serment des députés nouvellement élus.

D’abord, la cheffe libérale, Dominique Anglade, n’a pas encore voulu s’engager à reconnaître Québec solidaire (QS) et le Parti québécois (PQ) comme groupes parlementaires. Cela veut dire que le gouvernement pourrait se retrouver face à une opposition officielle formée de 21 députés libéraux d’une part, et 14 députés indépendants d’autre part. Un véritable « bordel », dénonçait la co-porte-parole de QS, Manon Massé, la semaine dernière.

Cette démonstration de force de la part de Mme Anglade n’a rien d’étonnant, observe Mireille Lalancette, professeure de communication politique à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Or, « on n’est plus dans le bipartisme », souligne-t-elle, et il faut s’adapter à la présence de plusieurs partis.

D’emblée, la position de la cheffe libérale va être difficile à défendre, selon Luc Ouellet, associé au cabinet de relations publiques National. « On a créé un précédent en 2018 [en donnant au PQ et à QS le statut de groupes d’opposition]. Comment justifier qu’on ne ferait pas la même chose cette fois ? » demande-t-il.

Autre inconnue : le sort réservé au Parti conservateur du Québec. La formation, qui a récolté 13 % des votes le 3 octobre, réclame un bureau, un budget et la possibilité de tenir des points de presse à l’intérieur de l’hôtel du Parlement. Des demandes qu’il serait malvenu de rejeter d’emblée, selon Mme Lalancette. « Il y a des gens qui veulent être entendus. Si on ne les écoute pas, ils vont vouloir être entendus ailleurs. »

À la présidence de l’Assemblée nationale

Si la rumeur voulant que Nathalie Roy quitte son siège au ministère de la Culture pour la présidence de l’Assemblée nationale se confirme, ses premières semaines seront pour le moins chargées. En effet, le premier ministre a clairement indiqué, le lendemain du scrutin, qu’il allait « travailler sur une réforme parlementaire » dans le but « d’améliorer le rôle de chacun des 125 députés » qui seront assermentés tout au long de la semaine.

Le portrait d’ensemble de l’Assemblée nationale changera toutefois bien peu, puisque sur 125 élus, seulement 41 sont de nouveaux venus.

Les 21 députés du Parti libéral lanceront le bal mardi avant-midi, suivis des 90 députés de la Coalition avenir Québec (CAQ) mardi après-midi, des 11 députés de QS mercredi après-midi, puis des trois députés du PQ vendredi avant-midi. Bien des yeux seront alors tournés vers le chef péquiste, Paul St-Pierre Plamondon, qui refuse net de prêter serment au roi. Que se passera-t-il ensuite ?

Tarifs et mise à jour économique

Le très attendu dévoilement du Conseil des ministres est prévu jeudi. Une fois le gouvernement formé, le premier ministre devra s’atteler à la rédaction de son discours inaugural, sorte de bande-annonce des quatre prochaines années. Le 4 octobre, il avait signalé que ses priorités seraient l’éducation, le développement de l’économie verte, la réduction des gaz à effet de serre, le redressement du système de santé et la promotion du français.

Sur le plan législatif, François Legault a déjà fait savoir que le premier projet de loi allait « mettre un plafond sur l’augmentation des tarifs gouvernementaux ». Ce projet de loi sera suivi, plus tard cet automne, par un « minibudget » qui exposera notamment les détails sur les montants de 400 dollars et de 600 dollars qui seront versés d’ici la fin de l’année pour aider les Québécois gagnant moins de 100 000 dollars à composer avec l’inflation.

Aide à mourir, droit de la famille

La CAQ compte privilégier trois projets de loi morts au feuilleton à la fin de la dernière législature : celui sur l’élargissement de l’aide médicale à mourir, celui sur l’accroissement des redevances sur l’eau et celui sur la réforme du droit de la famille.

Tous les partis se sont déjà mis d’accord sur la nécessité d’élargir l’accès à l’aide à mourir aux personnes souffrant d’une maladie neurodégénérative. Les demandes anticipées seraient également acceptées pour toutes les maladies incurables. Mais les élus ont manqué de temps au printemps pour étudier le projet de loi 38, que le ministre Christian Dubé s’est engagé à remettre à l’ordre du jour dès que possible après les élections.

De son côté, le ministre de l’Environnement a ouvert la porte à une hausse des taxes actuellement imposées aux compagnies d’embouteillage qui prélèvent de l’eau du sol québécois. Son intention d’agir a été inscrite dans un projet de loi, mort au feuilleton lui aussi.

Enfin, au printemps, le ministre Simon Jolin-Barrette avait promis de légiférer sur le recours aux mères porteuses au retour des élections. Cette portion de la réforme du droit de la famille avait dû être mise de côté avant la fin des travaux.

 

Mode de scrutin, pénurie de main-d’oeuvre et climat

Mais les élus des oppositions voudront assurément parler d’autre chose à la période de questions, notamment d’une éventuelle réforme du mode de scrutin, qui, selon un sondage publié jeudi, a la faveur de 53 % des Québécois.

Autre sujet qui pourrait rebondir au Parlement : la pénurie de main-d’oeuvre. Les libéraux comptent aussi « talonner le gouvernement » afin qu’il tienne ses promesses d’aide financière à la population, souligne le nouveau leader parlementaire de l’opposition officielle, Marc Tanguay.

L’opposition officielle entend en outre mettre en avant les problèmes liés au système de santé qui ont été exacerbés par la pandémie. « Dans les prochaines semaines, le gouvernement doit de façon tangible diminuer la liste d’attente en chirurgie, qui est tout à fait inacceptable », souligne M. Tanguay. « Le bulletin de la CAQ sur la gestion de la pandémie a été bon, mais là, on va le voir gérer un gouvernement », note Luc Ouellet, de chez National. François Legault va se faire talonner par des oppositions plus déterminées que jamais à s’imposer, ajoute-t-il. « Ça va être tendu. »

Or, l’arrogance et la partisanerie ne plaisent pas aux électeurs, surtout aux plus jeunes, souligne Mireille Lalancette. « Les attaques, la chicane, ils n’aiment pas ça. » Au contraire, la population a de l’appétit pour les démarches transpartisanes, comme le travail réalisé sur l’aide médicale à mourir.

Au lendemain des élections, François Legault avait d’ailleurs tendu la main à ses adversaires. Prétextant que les campagnes électorales « divisaient » la population, il avait dit vouloir tenir des rencontres individuelles avec les autres chefs pour échanger. « Avec Dominique Anglade, j’aimerais ça travailler sur l’économie, avait-il dit. Avec Gabriel Nadeau-Dubois, j’aimerais ça travailler sur l’environnement. » Et ainsi de suite… Mais attention, a fait savoir M. Nadeau-Dubois, tout geste nuisant à la lutte contre les changements climatiques sera l’objet d’échanges inamicaux.

Avec Alexandre Robillard, Florence Morin-Martel et Marco Bélair-Cirino

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