Le vote des immigrants-anxieux

Les déclarations de François Legault, sur les risques d’une plus grande immigration, ont marqué les esprits.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Les déclarations de François Legault, sur les risques d’une plus grande immigration, ont marqué les esprits.

De la « louisianisation » à « un peu suicidaire », les déclarations — calculées ou ratées — du chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, sur les risques d’une plus grande immigration ont marqué les esprits, à un point tel que plus d’un électeur a oublié pourquoi il sollicite un « mandat fort » lundi prochain.

29 mai. M. Legault annonce son objectif de campagne. « Je demande, aux prochaines élections, un mandat fort pour aller négocier ça [le transfert, d’Ottawa à Québec, des “pouvoirs” de sélection des quelque 10 000 immigrants inscrits au programme de regroupement familial] avec le gouvernement fédéral », fait-il valoir au terme du congrès national de la CAQ, à Drummondville. Si rien n’est fait, « ça peut devenir une question de temps avant qu’on devienne une Louisiane », ajoute-t-il. La controverse éclate. Ses opposants l’accusent de créer une crise de toutes pièces.

31 août. Un stratège caquiste précise les contours du « mandat fort » convoité par M. Legault. L’homme politique de 65 ans souhaite voir la CAQ obtenir plus de votes — mais pas nécessairement plus de sièges — qu’en 2018, explique le conseiller dans le stationnement d’une « brasserie sportive » de la banlieue de Montréal.

Selon le modèle statistique du site de projection électorale Qc125, la CAQ se retrouvera avec plus ou moins 16 sièges supplémentaires, mais pas nécessairement un vote de plus.

 

11 septembre. M. Legault n’attend pas le lendemain des élections générales pour mettre de l’eau dans son vin. Il donne le choix à Ottawa « soit de nous donner les pouvoirs — c’est ce qu’on préfère —, soit d’être plus exigeant sur la connaissance du français » en s’assurant que 80 % des candidats à l’immigration économique qu’il sélectionne maîtrisent le français, déclare-t-il.

Mais les observateurs focalisent leur attention sur un autre bout du discours du chef de la CAQ, selon lequel la « cohésion nationale » pourrait s’effilocher si les cibles d’immigration préconisées par Québec solidaire (entre 60 000 et 80 000 immigrants par année) et le Parti libéral du Québec (70 000 immigrants par année) étaient suivies.

Au 34e jour de la campagne électorale, rares sont les électeurs qui font grand cas de l’abandon de l’objectif de campagne de M. Legault : décrocher plus de pouvoirs en matière d’immigration de la part d’Ottawa. En revanche, plusieurs gardent en tête les déclarations qu’il a faites sur les risques pour la vitalité de la langue française et des valeurs québécoises d’une immigration supérieure aux capacités d’intégration du Québec.

À la veille du jour du scrutin, le co-porte-parole de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois, accuse le chef caquiste de détourner l’attention de la crise du logement ou encore de la crise climatique en répétant que l’augmentation des seuils d’immigration au-delà de 50 000 personnes par année serait « un peu suicidaire » pour la nation québécoise. « Le suicide, c’est se donner la mort. Accueillir des gens au Québec, ça mène à la mort de la nation québécoise ? » demande M. Nadeau-Dubois devant le « discours ratatiné et peureux » sur l’avenir du Québec de M. Legault. Mais pourquoi choisit-il de faire diversion en parlant d’immigration, et non d’autre chose ? M. Nadeau-Dubois ne veut pas hasarder de réponse.

La professeure de science politique à l’Université Laval Valérie-Anne Mahéo est persuadée que « la stratégie électorale de monsieur Legault, c’est de continuer à parler à cette clientèle pour qui la question de l’immigration est importante, pour qui il y a peut-être trop d’immigration au Québec ».

Les caquistes « sont en train de consolider leur base électorale » et de s’assurer qu’elle sorte voter lundi prochain au moyen de discours du type « il faut faire attention » ou « il faut être vigilants » face à l’érosion de l’identité québécoise.

De voir François Legault « parler encore et encore » d’immigration et de diversité après avoir réformé le système d’immigration, instauré un test des valeurs démocratiques et des valeurs québécoises exprimées par la Charte des droits et libertés de la personne, fait adopter la Loi sur la laïcité de l’État (loi 21), puis la Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français (loi 96) par l’Assemblée nationale montre qu’il tient à demeurer le parti de référence pour les immigration-anxieux. Il ne veut pas céder un pouce au Parti québécois, qui promet d’accueillir 35 000 immigrants par année, soit 15 000 de moins que la CAQ.

D’ailleurs, le chef du PQ, Paul St-Pierre Plamondon, soupçonne M. Legault d’avoir évoqué la possibilité de tenir un référendum « sectoriel » sur les pouvoirs du Québec en immigration juste pour gagner la faveur des sympathisants péquistes.

« La CAQ s’est fortement investie pour avoir la mainmise sur cet enjeu-là [de l’immigration], plus que le PQ, qui a de tout temps cultivé un discours par rapport à la langue, par rapport à l’intégration, par rapport à la culture, par rapport aux valeurs », rappelle la coautrice de l’ouvrage Le nouvel électeur québécois (PUM, 2022) Valérie-Anne Mahéo.

30 septembre. Des journalistes croisent par hasard le candidat caquiste dans Camille-Laurin, Richard Campeau. Ils le questionnent sur le désistement de la solidaire Marie-Ève Rancourt. Ils l’interrogent sur la portée des propos sur l’immigration de son chef, François Legault. Le mot [«suicidaire » qu’il a employé cette semaine, c’est] fort quand même, vous le reconnaissez ? demande l’un d’eux. « Si vous voulez. Moi, ça me dérange plus ou moins. Très franchement, ce que j’entends aux portes, les gens semblent être d’accord avec ça — les francophones de souche par exemple, vous allez me dire. Les gens me disaient : “Ben oui, c’est un mot…” » répond-il du tac au tac.

En campagne électorale, les mots répétés par un chef politique ont un sens et un objectif.

 

Avec Florence Morin-Martel

À voir en vidéo