De forteresses libérales à «châteaux de cartes»

Linda Caron, qui préside le Parti libéral du Québec depuis 2019, est candidate libérale dans La Pinière.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Linda Caron, qui préside le Parti libéral du Québec depuis 2019, est candidate libérale dans La Pinière.

Dans un café de Saint-Lambert, une banlieue cossue de Montréal, le candidat libéral Mathieu Gratton évoque ses chances de remporter le scrutin. Il se trouve dans une véritable forteresse rouge, qui vote libéral depuis presque un demi-siècle, mais admet affronter un fort vent de face : « Il n’y a plus de château fort, c’est plutôt un château de cartes. »

Le parti de Dominique Anglade tente de sauver les meubles en Montérégie. Les trois dernières circonscriptions rouges de la région (Laporte, La Pinière et Vaudreuil) se font chauffer par la Coalition avenir Québec (CAQ). Le parti de François Legault détient 18 des 22 circonscriptions de cette région de la périphérie montréalaise, arrachées au cours des dernières années au Parti québécois (PQ) et au Parti libéral du Québec (PLQ).

 

« J’arrive avec plein de bonnes intentions, mais ce n’est pas facile. Je dois travailler fort », avoue Mathieu Gratton en prenant un café au lait.

Cet artiste de 46 ans, animateur de télé, chanteur, humoriste — il a fait partie du duo Crampe en masse au début des années 2000 — est candidat libéral à 200 kilomètres de chez lui. Il réside à Scotstown, en Estrie, et tente de se faire élire dans Laporte, qui regroupe Saint-Lambert et les banlieues environnantes. Qu’il soit élu ou non, Mathieu Gratton envisage de déménager près de Montréal avec sa conjointe et leurs enfants.

Il reconnaît que la partie était plus facile à l’époque pas si lointaine où les souverainistes appuyaient le PQ et où les fédéralistes votaient libéral. Le PLQ a dû se redéfinir. Il se positionne comme le parti de l’environnement, de l’économie et, surtout, de l’inclusion — un sujet sensible avec les déclarations du ministre sortant de l’Immigration, Jean Boulet, et du premier ministre sortant, François Legault, sur le soi-disant impact négatif de l’immigration. Les libéraux comptent souligner à gros traits ces sorties controversées, d’ici le scrutin de lundi.

Mathieu Gratton, père d’un garçon autiste de 21 ans, mène une bataille pour améliorer les services aux personnes handicapées. Avant de se lancer en politique, il dit avoir trouvé une oreille attentive auprès de Dominique Anglade et de la députée libérale Jennifer Maccarone (de nouveau candidate dans Westmount–Saint-Louis), qui défend sans relâche les droits des enfants autistes.

Mathieu Gratton dit être bien accueilli en faisant son porte-à-porte, mais la partie n’est pas gagnée pour le PLQ. « Il n’y a plus de forteresse rouge, on sent que les châteaux forts libéraux peuvent tomber », dit Isabelle Poulet, candidate de la CAQ dans Laporte.

Ses engagements portent sur le soutien à domicile pour les personnes âgées, la lutte contre le décrochage scolaire et l’offre de transport en commun le long du boulevard Taschereau, véritable cicatrice au coeur de la circonscription. Les électeurs semblent prêts à écouter les propositions de la CAQ.

« J’ai toujours voté libéral, mais cette fois, je ne peux pas. Pauvre madame Anglade, elle n’est pas convaincante », dit Louis Hogue, un retraité attablé dans un restaurant de l’avenue Victoria à Saint-Lambert.

Il envisage d’appuyer la CAQ par dépit, même s’il trouve que le gouvernement Legault mérite d’être talonné par une opposition forte. Il déplore « l’arrogance » du premier ministre, entre autres à cause de la confusion entourant les études sur le projet de tunnel entre Québec et Lévis.

Gérer la croissance

 

À une cinquantaine de kilomètres de Saint-Lambert, dans la circonscription de Vaudreuil, un autre « lien » routier est devenu un enjeu électoral : le pont de l’île aux Tourtes, qui relie la Montérégie et l’île de Montréal, doit être remplacé. Québec a renoncé à une voie réservée aux transports en commun sur le futur pont.

« Ça n’a aucun sens qu’en 2022, on enlève des voies de transport collectif », s’indigne Marie-Claude Nichols, députée sortante et candidate libérale dans la circonscription.

La candidate de la CAQ dans Vaudreuil, Eve Bélec, corrige le tir : elle rappelle que le ministère des Transports a choisi d’ajouter un accotement dans chaque direction, entre autres pour les véhicules d’urgence. « En cas de besoin, l’accotement pourra être réservé au transport en commun », nuance-t-elle.

Chose certaine, une voie express sur ce pont est cruciale pour les gens de Vaudreuil-Dorion : la future gare du REM se trouvera sur l’île de Montréal, de l’autre côté du lac des Deux-Montagnes. Et les bouchons de circulation risquent de prendre de l’ampleur à cause de l’explosion démographique du secteur.

Les écoles débordent. La construction d’un hôpital de 400 lits vient de commencer. La région a aussi besoin d’une salle de spectacles et d’infrastructures sportives, fait valoir la libérale Marie-Claude Nichols.

Une école secondaire de quatre étages est en chantier. Elle comprendra un auditorium et des plateaux sportifs qui seront offerts à toute la population, fait valoir la caquiste Eve Bélec.

La candidate de la CAQ affirme que les gens de Vaudreuil « veulent du renouveau », après plus de trois décennies de règne libéral dans cette circonscription comptant un tiers d’anglophones.

De son côté, la députée libérale, qui sollicite un troisième mandat, insiste sur l’importance de faire contrepoids à François Legault : « Je suis bien consciente que la CAQ reste forte dans les sondages, mais ça prend de l’opposition pour faire avancer les dossiers. »

La diversité d’abord

Le parti de Dominique Anglade se fait reprocher ses tergiversations au sujet du projet de loi 96 visant à protéger le français. Le PLQ a proposé des amendements qui ont été approuvés — avant de reconnaître qu’il s’agissait d’une erreur. Le parti a beau avoir voté contre le projet de loi, la confusion règne parmi les citoyens allophones et anglophones.

« Vous n’avez pas bien fait ça avec le projet de loi sur le français », lance un électeur allophone de Brossard à Linda Caron, candidate libérale dans La Pinière — l’ancienne circonscription de Gaétan Barrette.

« On a voté contre le projet de loi 96 », explique-t-elle à cet électeur d’origine asiatique, qui s’exprime dans un bon français.

« N’essayez même pas de me convaincre, je ne voterai pas pour vous ! » réplique-t-il d’un ton ferme.

Linda Caron, qui préside le PLQ depuis 2019, est confiante de garder la forteresse libérale de La Pinière, où 43 % de la population est formée de minorités visibles. « On a toujours été le parti de l’inclusion. On a gardé nos valeurs », affirme la candidate.

Le Devoir l’a accompagnée en faisant du porte-à-porte dans le secteur B de Brossard — un quartier de la classe moyenne aisée où les gens sont d’origine chinoise, vietnamienne, marocaine, indienne, pakistanaise… L’accueil est poli dans cette rue bordée de bungalows. « Les gens vivent dans l’harmonie, peu importent leurs origines. Les nouveaux arrivants travaillent fort. Ils créent des emplois. Les propos du premier ministre et du ministre Boulet sur l’immigration sont affligeants. Sur quelle planète vit François Legault pour associer l’immigration au terme “suicidaire” ? » dit Linda Caron.

En entrevue au cours des derniers jours, son adversaire de la CAQ, le Dr Samuel Gatien, a plutôt insisté sur le plan du parti pour l’accès aux soins de santé. « Les gens me disent aussi que les libéraux n’ont rien fait pour eux dans La Pinière », dit-il. Manque de transports collectifs sur le boulevard Taschereau, berges du fleuve en manque d’amour, absence de murs antibruit le long des voies de transport et, même, pannes d’électricité à répétition : ce médecin de famille s’engage à améliorer le quotidien des citoyens tout en continuant de s’occuper de ses patients.

Il reste à voir à quel point l’immigration et la diversité deviendront un enjeu électoral en cette fin de campagne. Les libéraux tenteront de mettre la CAQ devant ses contradictions sur ce thème.

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