Trois cas pour mettre à l'épreuve les promesses en santé

Marie St-Jean, Annie Fournier et Charles Labrecque
Photos fournies par les citoyens Marie St-Jean, Annie Fournier et Charles Labrecque

Quelles sont les promesses des partis pour régler des problèmes cruciaux qui affectent directement la vie des citoyens au Québec ? Le Devoir a demandé à des électeurs ce qu’ils attendent du gouvernement qui sera élu lundi prochain. Aujourd’hui, les problèmes de santé.

Des soignants à bout de souffle qui démissionnent, des patients sans médecin de famille qui peinent à obtenir des services de santé, des dizaines de milliers d’aînés en attente de soins à domicile… Le réseau de la santé souffre de nombreux problèmes qui semblent parfois insolubles. À l’approche du jour du vote, Le Devoir vous présente les engagements des cinq partis politiques à l’égard de trois problèmes en santé, qui touchent un grand nombre d’électeurs.

Problème : accès aux soins de première ligne

Électrice : Marie St-Jean, 79 ans

Photo: Fournie par Marie St-Jean
Elle a perdu cette année la médecin de famille qui la suivait depuis 30 ans. Son omnipraticienne a pris sa retraite. Depuis, elle galère pour obtenir des soins lorsqu’elle en a besoin. À contrecoeur, elle a décidé de se tourner vers une médecin de famille en clinique privée.

« Ça me coûte 1000 dollars par année », dit l’avocate à la retraite, qui enseigne toujours la terminologie juridique.

La citoyenne de Gatineau a les moyens de se payer ces services. « Mais pensez-vous qu’avec les impôts que je paye, j’aurais le droit d’avoir un médecin au public ? Je le sais pas, mais moi, je pense que oui. »

Les promesses de partis 

PLQ : Le Parti libéral du Québec est le seul à promettre un médecin de famille pour tous les Québécois qui en souhaitent un. Il prioriserait les malades chroniques, les aînés, les personnes ayant des problèmes de santé mentale ou vivant avec un handicap lors de l’inscription.

CAQ : Après avoir promis en 2018 un médecin de famille pour tous, la Coalition avenir Québec mise désormais sur la collaboration entre divers professionnels (médecin, infirmière, pharmacien, etc.) pour prendre en charge les patients. Le parti lancerait une plateforme, « Votre santé », qui permettra aux patients d’obtenir un rendez-vous avec le « bon » professionnel en « une seule étape simple et facile ».

QS : Québec solidaire veut développer le réseau des CLSC afin qu’ils soient ouverts en tout temps. Des équipes multidisciplinaires y travailleraient.

PQ : Le Parti québécois souhaite aussi faire des CLSC la porte d’entrée des soins de première ligne. Sous sa gouverne, ils seraient ouverts 12 heures par jour.

PCQ : Le Parti conservateur du Québec fait une large place au privé pour améliorer l’accès aux soins dans le réseau public. Le parti souhaite notamment « permettre à tout citoyen de souscrire volontairement à une assurance complémentaire privée couvrant les actes médicaux et chirurgicaux ».

L’avis des experts 

La promesse du PLQ d’offrir à tous les Québécois un médecin de famille est « utopique », d’après Mylaine Breton, professeure à l’Université de Sherbrooke et spécialiste en organisations des soins de santé.

« Depuis 15 ans qu’on a cet objectif-là et on est rendus à 900 000 patients orphelins [inscrits au guichet d’accès à un médecin de famille] », dit-elle. Mylaine Breton juge que dans le contexte actuel, il faut plutôt opter pour « un modèle moderne multidisciplinaire ».

Quant au recours accru aux CLSC, Québec solidaire et le Parti québécois devront convaincre les médecins d’y travailler, selon Maude Laberge, professeure à la Faculté des sciences de l’administration de l’Université Laval.

Elle rappelle que les médecins de famille ont boudé les CLSC lors de leur création en 1971. « Ils les voyaient comme contraires à leur autonomie professionnelle, dans le sens où ils devenaient salariés d’un CLSC et donc [ils avaient] moins de contrôle sur leur activité et leur rémunération », explique-t-elle.

S’ils veulent offrir davantage de services dans les CLSC, les deux partis devront trouver du personnel soignant, ajoute Maude Laberge. « QS [qui promet des services en tout temps] va-t-il aller chercher des ressources mises dans les GMF ? » demande-t-elle. Le bassin actuel de ressources est limité, rappelle-t-elle.

Selon l’avocate et professeure à l’École nationale d’administration publique Marie-Claude Prémont, l’assurance privée promise par le PCQ — une assurance qui « duplique » l’assurance publique — existe déjà au Québec pour les opérations de la hanche, du genou et de la cataracte depuis les amendements législatifs adoptés dans la foulée de la décision Chaoulli. « Mais les compagnies d’assurances n’ont pas mis ce produit en marché, probablement parce que jugé non rentable dans son état actuel », précise-t-elle.

Si le PCQ souhaite élargir les actes couverts par une assurance privée, « des amendements législatifs seraient requis », indique-t-elle.

Le vote de l’électrice

Marie St-Jean a voté par anticipation pour le PLQ, même si elle ne croit « pas vraiment » à la promesse d’un médecin de famille pour tous. Elle affirme faire « confiance » à sa députée sortante Maryse Gaudreault et à Dominique Anglade, « une femme issue des minorités » et d’une « autre génération » que celle de François Legault.
 

Problème : pénurie de main-d’oeuvre

Électrice : Annie Fournier, 48 ans

Photo: Courtoisie
Annie Fournier est infirmière à l’urgence de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont (HMR) à Montréal. Elle songe sérieusement à quitter son poste. Selon elle, le manque de personnel est tel que la sécurité des patients est menacée. Elle est abonnée au temps supplémentaire obligatoire (TSO).

« Depuis 2020, on a perdu au moins 70 infirmières, dit Annie Fournier, qui travaille à HMR depuis plus de dix ans. Il y en a quatre ou cinq qui sont parties à la retraite. Les autres, ce sont toutes des jeunes. »

Annie Fournier souhaite que le prochain gouvernement « s’assoie » avec les travailleurs de la santé et écoute les « tonnes de solutions » qu’ils ont à proposer. « On ne sait plus quoi faire pour essayer de se faire entendre, à part de sacrer notre camp ! » dit-elle.

Les promesses des partis

 

CAQ : Elle ambitionne de devenir un « employeur de choix ». Elle investirait 400 millions de dollars de plus, notamment pour former et recruter 660 médecins et 5000 professionnels de la santé supplémentaires. Elle veut leur donner davantage d’autonomie.

PLQ : Il s’engage à mettre fin au TSO, à tripler le nombre d’infirmières praticiennes spécialisées dans le réseau d’ici 2030 et à recruter des travailleurs de la santé des autres provinces ou de l’étranger. Il formerait plus de médecins en ajoutant 1000 places supplémentaires dans les facultés de médecine au cours des cinq prochaines années.

QS : Le parti promet, entre autres, de bannir le recours aux agences de placement de personnel et de mettre fin au TSO. Il améliorerait les conditions de travail des soignants.

PQ : Il veut que le réseau public devienne le « meilleur employeur du Québec ». Il abolirait le TSO et le recours aux agences de placement de personnel.

PCQ : Il compte notamment augmenter le nombre d’admissions en médecine « de 300 à 500 par an en tenant compte des capacités de chaque établissement ». Il faciliterait la reconnaissance des diplômes des travailleurs de la santé étrangers.

L’avis des experts 

Avant d’éliminer le TSO ou de bannir les agences de placement de personnel, le prochain gouvernement doit d’abord améliorer les conditions de travail des soignants, selon le Dr Réjean Hébert, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

« Si on ne fait pas ça, on va être encore plus mal pris, signale-t-il. Il faut qu’il y ait du monde qui s’occupe des patients aux urgences ou dans les CHSLD. »

La pénurie de personnel n’est « pas un problème de recrutement, mais de rétention », selon l’ancien ministre péquiste de la Santé et des Services sociaux. « La baignoire est percée, illustre-t-il. Ça ne donne rien d’ouvrir le robinet si on continue à perdre le personnel. »

Roxane Borgès Da Silva, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, souligne qu’il faut « former les gestionnaires pour améliorer l’expérience au travail » des soignants du réseau. Elle croit également qu’il faut faire tomber les « barrières » qui empêchent les médecins européens de pratiquer au Québec.

D’après Régis Blais, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, élargir les responsabilités de divers professionnels est un objectif atteignable. « En dedans d’un mandat, on peut en faire pas mal », juge-t-il. Le gouvernement Legault a élargi le pouvoir des pharmaciens et des infirmières praticiennes spécialisées lors de son mandat.

Le vote de l’électrice 

Avant le débat des chefs diffusé à Radio-Canada, Annie Fournier avait l’intention d’annuler son vote pour la première fois de sa vie. Elle votera finalement pour le Parti québécois, notamment parce qu’il promet de « s’attaquer aux agences ». Elle n’est « pas vraiment une indépendantiste », dit-elle, mais elle trouve Paul St-Pierre Plamondon « cohérent » et « bon orateur ».
 

Problème : accès aux soins à domicile

Électeur : Charles Labrecque, 90 ans 

Photo: Courtoisie
Il vit avec son épouse, atteinte de la maladie d’Alzheimer, dans sa maison de Sherbrooke. « Si le système pouvait m’aider un peu, je vais être bon pour rester le restant de ma vie ici, quel que soit mon âge, dit-il. Ma mère est décédée à 100 ans dans son appartement. Alors le petit vieux va être bon pour un petit bout encore ! »

Charles Labrecque croit que le prochain gouvernement doit investir dans les soins à domicile. « On est ben plus heureux à la maison. On leur [gouvernement] coûte ben meilleur marché. »

Il déplore que les employés de CLSC, « des gens dévoués prêts à nous aider », n’aient pas les moyens « pour réussir à nous servir correctement ». Selon lui, les autorités devraient demander à tous les aînés vivant à domicile de remplir un questionnaire afin de connaître leurs besoins actuels et futurs. Les CLSC pourraient consulter ce registre.

« Moi, je vis dans une maison, cite-t-il en exemple. S’ils avaient le détail, ils sauraient que j’ai des escaliers et que j’ai un deuxième étage. Éventuellement, ça me prendrait une chaise pour monter les escaliers. Ça peut être planifié, ça, au lieu d’arriver en catastrophe dans quatre ou cinq ans, pis que je puisse pas loger chez moi parce qu’il manque une petite affaire. »

Les promesses des partis 

CAQ : Elle investirait 900 millions de dollars de plus sur quatre ans dans les soins à domicile. Elle veut notamment « intervenir tôt pour prévenir et retarder la perte d’autonomie des personnes âgées ». Depuis 2018, le gouvernement Legault a investi plus de 2 milliards de dollars dans ce secteur.

PLQ : Il mettrait en place une « allocation aînés » de 2000 dollars annuellement pour soutenir les personnes de plus de 70 ans qui souhaitent rester à domicile. Il assurerait un « meilleur financement » des organismes communautaires qui offrent des services à domicile aux aînés.

QS : Il prévoit une enveloppe additionnelle de 750 millions de dollars par année pour « doubler » l’offre de services à domicile. Il offrirait aux proches aidants une allocation pouvant aller jusqu’à 15 000 dollars. Celle-ci s’ajouterait au crédit d’impôt actuel.

PQ : Il s’engage à investir 3 milliards de dollars par année de manière récurrente dans les soins à domicile. Il compte allouer 50 % du budget de soins de longue durée aux soins à domicile d’ici quatre ans.

PCQ : Il prône l’instauration d’une assurance universelle de soins de longue durée pour toute personne de plus de 65 ans. Ce type d’assurance inclurait l’accès à des soins à domicile « au moment où surviennent de très légères pertes d’autonomie ».

L’avis des experts 

Selon le gériatre Réjean Hébert, le PLQ rate sa cible en promettant une allocation annuelle de 2000 dollars aux aînés. « C’est 40 dollars par semaine, dit-il. Qu’est-ce que vous payez avec 40 dollars comme soins à domicile ? Une heure de service. Est-ce avec ça qu’on va garder les gens à domicile ? Ce n’est pas réaliste. »

La proposition de Québec solidaire, qui se chiffre à 750 millions, lui apparaît « intéressante », mais trop peu ambitieuse. D’après lui, seule la promesse du PQ — « la plus audacieuse » — permettrait de rehausser véritablement les soins à domicile.

« Ça permettrait de tripler la quantité de services qu’on donne, précise le Dr Hébert. Au lieu d’avoir 1,7 heure de service [en moyenne par personne], on monte à 8 heures par semaine. » Le Québec s’approcherait ainsi du « niveau de soins à domicile » offert « dans certains pays européens ». « Pour moi, c’est un minimum », dit-il.

Régis Blais estime aussi que la proposition du PQ est la meilleure option. La CAQ ne va pas assez loin, selon lui. L’investissement promis de 900 millions de dollars représente 225 millions par année. « Ça prend plus que ça », dit-il.

Vote de l’électeur

Charles Labrecque est un « libéral depuis toujours ». Il a voté par anticipation de façon « stratégique », en faveur de la candidate de QS dans Sherbrooke, Christine Labrie. Il veut barrer la route à la CAQ.



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