Quel traitement les aspirants premiers ministres ont-ils réservé au français lors du débat des chefs?

Les chefs lors du débat à Radio-Canada, le 22 septembre: François Legault (CAQ), Dominique Anglade (PLQ), Paul St-Pierre Plamondon (PQ), Gabriel Nadeau-Dubois (QS) et Éric Duhaime (PCQ)
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Les chefs lors du débat à Radio-Canada, le 22 septembre: François Legault (CAQ), Dominique Anglade (PLQ), Paul St-Pierre Plamondon (PQ), Gabriel Nadeau-Dubois (QS) et Éric Duhaime (PCQ)

Tous les partis déplorent le recul de la langue française, et certains s’en posent comme défenseurs. Mais comment leurs chefs (mal)traitent-ils la langue de Molière ? Pour y voir plus clair, Le Devoir a soumis le bagou du débat des chefs à l’oeil avisé de spécialistes du français et du discours.

Pour s’assurer d’une comparaison équitable, les textes de la joute oratoire et des points de presse qui ont suivi ont ainsi été analysés par une experte de la langue française — la linguiste et autrice du Multidictionnaire de la langue française, Marie-Éva de Villers — et par des logiciels mesurant le niveau de langage et la complexité lexicale et syntaxique de textes.

Autant le dire tout de go, l’exercice reste sans prétention scientifique. Il éclaire toutefois sur la tenue du français des candidats dans ce contexte bien précis. Chose sûre, tant Mme de Villers que les logiciels mis à contribution ont alloué d’emblée la note de passage aux cinq chefs. Les outils informatiques concluent aussi à l’usage d’un français « simple » lorsque transposé à l’écrit, l’un accordant aux chefs un niveau de langue équivalent à un public détenant une éducation primaire.

Le jugement d’une linguiste

Grâce à une grille d’évaluation qualitative basée sur 10 critères — introduction, élocution, structure des phrases, vocabulaire, images percutantes, efficacité du propos, sens de la répartie, pertinence des objections, respect du registre et conclusion — , Marie-Éva de Villers a observé des différences notables entre les candidats. À ses yeux, Paul St-Pierre Plamondon arrive ainsi bon premier, avec une note cumulative de 90 %, tandis qu’Éric Duhaime loge en queue de peloton avec 76 %.

Si le chef conservateur obtient 9 sur 10 pour son débit assuré et 8 sur 10 pour ses réponses du tac au tac, Mme de Villers le recale pour son usage répété d’anglicismes (« break », « poqué », « parler de deux côtés de la bouche ») et la pertinence de ses objections aux attaques de ses adversaires (envoyer les fonctionnaires licenciés dans les écoles, donne-t-elle en exemple). Car bien manier le verbe et la métaphore n’est pas seul garant de la maîtrise du français oral, insiste la linguiste : la capacité de répliquer, la cohérence du propos et l’efficacité de l’argumentaire comptent aussi.


Bien qu’il soit peu à l’aise dans ces joutes oratoires, François Legault se classe à la troisième place grâce aux formules et répliques bien senties (« pays des merveilles », « magie de Québec solidaire », « Duhaime, un agitateur ») qu’il retient pour piquer ses adversaires, estime Mme de Villers. « Malgré des phrases parfois fautives — “ça vous dis-tu”, “les ressources qu’on a besoin” — , le style familier de M. Legault rejoint le public à qui [son message] se destine », dit-elle.
 

Malgré certaines liaisons fautives (« J’t’en politique »), Gabriel Nadeau-Dubois excelle dans le choix des formules chocs (« sortir les décorations d’Halloween ») et obtient le deuxième rang du palmarès avec une note de 86 %. Dominique Anglade arrive en 4e place avec 80 %, car malgré l’excellence de sa diction et ses phrases bien construites, la cheffe du PLQ tient un discours parfois imprécis et dépourvu d’images percutantes (7 sur 10), croit la linguiste.

L’analyse des logiciels

Quant aux logiciels, ils ont scruté les points de presse post-débat à l’aune de la complexité des phrases et des mots utilisés.

Mise en garde, toutefois : de tels outils informatiques « ne mesurent ni la qualité du français ni [celle] de l’argumentaire. Ils calculent la lisibilité d’un texte écrit. Or, ici, ils ont analysé du français parlé, dont la forme est souvent plus simple que l’écrit », signale d’ailleurs Jean-François Dumas, de la firme Influence Communication, qui utilise notamment Scolarius pour jauger de la compréhensibilité d’un texte.

Ce logiciel révèle que les chefs font usage en moyenne d’un niveau de langage peu complexe, destiné à un public ayant terminé une formation scolaire primaire (entre 50 et 90 points sur son échelle de lisibilité), avec un score moyen de 85. La plupart des articles de journaux se situent à environ 120 ; les textes universitaires peuvent dépasser la barre de 200.

L’outil révèle en outre que le péquiste Paul St-Pierre Plamondon prend les devants avec 90 points. Il est suivi du chef solidaire Gabriel Nadeau-Dubois (88), du conservateur Éric Duhaime (82), du caquiste François Legault (81) et de la libérale Dominique Anglade (78).

L’usage récurrent d’adverbes et de mots complexes pèse lourd dans la balance de Scolarius, explique Jean-François Dumas. « Ce robot ne peut pas mesurer si le discours a été ennuyant comme la pluie ou si les propos sont erronés. Je ne suis pas surpris que les candidats aient cherché à rester les plus accessibles possible », note-t-il d’ailleurs. « Il n’y a pas de bon ou de mauvais niveaux, mais des niveaux de langage adaptés à des publics différents. »

Fait intéressant : le logiciel révèle aussi que les journalistes adaptent leur niveau de langage en fonction du chef auquel ils s’adressent. Lors de questions aux chefs péquiste et solidaire, leur score collectif atteint 77 ; il tombe à 65 quand ils interrogent les dirigeants caquiste ou libéral, puis plonge à 54 face au chef conservateur.

Familiarité politicienne

 

Professeur à l’Université d’Ottawa, le spécialiste du débat public Bertrand Labasse estime de son côté que le français utilisé par les chefs lors du dernier débat était somme toute « simple, calibré » — conclusion à laquelle son outil d’analyse linguistique est aussi parvenu —, ainsi qu’assez « beige et sans style ».

« On ne peut pas dire qu’ils aient massacré la langue. Mais la langue des politiciens se rapproche de plus en plus de celle de notre coiffeur, Bref, du langage parlé familier. Il y a aussi une mutation vers l’éthos de la personne de peur d’être perçu comme élitistes », pense M. Labasse, comme lorsque M. Legault se qualifie de « petit gars de Sainte-Anne-de-Bellevue » ou que Dominique Anglade se présente comme une « mère de trois enfants ».

Un virage dans la communication politique qu’observe aussi Antonine Yaccarini, ex-conseillère politique et directrice chez la firme de communications TACT. « C’est clair que l’authenticité est devenue un thème central en politique, tant dans l’image que dans le discours, et cela se reflète dans le niveau de langage. »


Correction: Une première version de cet article laissait entendre que Dominique Anglade arrivait au troisième rang en fonction de la grille d'analyse de Marie-Éva de Villers. Elle arrive plutôt au quatrième rang.

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