Un garde-manger qui risque de se vider sans engagements électoraux

Stéphane Guay à sa ferme à Brownsburg-Chatham.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Stéphane Guay à sa ferme à Brownsburg-Chatham.

Les chefs de parti se sont peu intéressés à l’agriculture jusqu’ici. Pourtant, des menaces sérieuses planent sur les terres agricoles du Québec.

Dans sa ferme de Brownsburg-Chatham, au coeur des Laurentides, le « jardin du Québec », le producteur bovin Stéphane Guay n’a jamais été aussi pressé d’accélérer le virage emprunté pour sauver la richesse de ses plus belles terres.

Il y a deux ans, des tests ont révélé que certains de ses 160 hectares de champs étaient devenus « résistants » aux herbicides. Le taux de matière organique y était en chute libre. « J’ai tout fait sans aide, pour renverser ce qu’on faisait ici depuis trois générations. On a toujours pensé au “rendement par acre”, sans compter les sommes énormes en fertilisants et leurs impacts sur l’environnement. » Converti à l’agriculture régénératrice et aux engrais verts — ces plantes qui fixent azote et autres nutriments pour nourrir le sol —, cet heureux producteur de bovins et de soya a retrouvé son sourire depuis qu’il investit dans l’avenir et la « santé » de ses terres.

Dans ses prairies verdoyantes croissent maintenant plantain, trèfle, chicorée, daïkon et autres délices pour bovins fine bouche. Les 85 vaches de la ferme Guayclair et leurs petits batifolent désormais à l’air libre, broutant 45 hectares de pâturages naturels, où poussent vivaces et arbres fruitiers, qui régénèrent « gratuitement » son sol. Finies aussi, les doses de vermifuges pour ses belles ruminantes, dont les bouses, autrefois stériles, sont maintenant remplies de micro-organismes qui revitalisent ses terres.

« C’est triste que les partis ne se préoccupent pas de ça et mettent si peu d’accent sur le sort de ce qui nourrit les gens », déplore Stéphane Guay.

À quelques dizaines de kilomètres de là, certaines des terres les plus noires de la plaine du Saint-Laurent se délitent. Certaines ont perdu jusqu’à 1 mètre de sol fertile en 50 ans, conséquence attribuable aux mauvaises pratiques agricoles. Si rien n’est fait, dans 60 ans, elles auront disparu. La menace qui plane sur le garde-manger des Québécois ne semble pas ébranler les candidats, remarque-t-il avec étonnement.

L’impact du plan pour l’agriculture durable lancé en 2020 par la CAQ reste pour l’instant marginal, pense Stéphane Guay. « C’est bien d’avoir un programme pour adopter les engrais verts, mais en quelques heures, toutes les subventions ont été épuisées », dit-il. Seules 1800 des 29 000 fermes du Québec ont pu profiter de montants pour stopper la détérioration de leurs terres.

Près de Sorel, le producteur de céréales et de grains Paul Caplette n’est pas tendre non plus à l’égard des promesses des politiciens. « Il n’y a pas grand monde qui vient ici sur le terrain avec des bottes de caoutchouc pour comprendre nos défis. » Il lui en a fallu, de l’huile de coude, pour cultiver sans fertilisants ses 360 hectares (maïs, soya, blé d’Inde et légumineuses), réduire de 30 % l’usage de pesticides, et sabrer du tiers ses émissions de GES. « J’ai fait mieux que le Québec et sans aide. Mais ça a pris 40 ans ! souligne-t-il. On subventionne à fond le bio, mais pas ceux qui bûchent pour être plus durables et nourrissent pour moins cher pas mal plus de monde. »

Une opinion que partage Carole-Anne Lapierre, spécialiste des systèmes alimentaires chez Équiterre. « Il vaudrait mieux soutenir plus de fermes qui tendent à être plus durables que de “focuser” sur le secteur bio, qui touche très peu de gens. »

Autonomie ou autosuffisance ?

Dans le bouquet des promesses électorales, l’autonomie alimentaire est devenue un leitmotiv. Et pour cause, le Québec étant fort loin du compte. Les Québécois ne consomment que 35 % de ce qui est cultivé sur leur territoire, et le reste est exporté, selon un rapport réalisé en 2020 pour le groupe CIRANO. L’autonomie grimpe à 51 %, si l’on inclut les aliments préparés ici… avec des produits importés.

Seulement 2 % des terres du Québec ont un zonage agricole, et la moitié sont accaparées par la culture des grains et des oléagineux (soya, canola, tournesol) destinés aux trois quarts aux bestiaux (73 %). Le modèle agricole québécois est loin de pouvoir nourrir sa population, affirme Patrick Mundler, auteur de ce rapport et professeur d’économie agroalimentaire à l’Université Laval.

François Legault s’est dit choqué que le Québec importe la moitié de son panier d’épicerie, lors de son passage à l’Union des producteurs agricoles. Son gouvernement, comme les précédents, finance pourtant à bloc les filières prévues pour l’exportation. Devant le même parterre, le conservateur Éric Duhaime s’est excusé d’avoir déjà boudé la gestion de l’offre. Quant au solidaire Gabriel Nadeau-Dubois, il a semé l’inquiétude avec son projet de taxe de 35 % sur les successions de plus d’un million de dollars, alors qu’une ferme en moyenne vaut le triple au Québec. « Les fermes seront exemptées », a-t-il précisé le lendemain.

Nourrir le Québec

 

Plusieurs programmes électoraux éludent certaines questions de fond, estime Patrick Mundler. « Il faut aussi s’interroger sur l’usage de nos terres. On exporte pour vivre, mais on doit importer pour manger », note-t-il. Une réalité récemment exacerbée par la crise sanitaire et la guerre en Ukraine. Presque tous les partis promettent de stopper le dézonage, mais esquivent l’essentiel, pense-t-il. « La loi protège la quantité des terres, mais pas la qualité ni la diversité des cultures. On ne se soucie pas de qui cultive quoi, ou qui abuse de pesticides ou de fertilisants. »

Sous prétexte de viser l’autonomie alimentaire — un concept non précisé dans plusieurs programmes —, les partis, notamment la CAQ et le PQ, proposent de démultiplier la culture en serre. « Subventionner à fond deux ou trois géants pour qu’ils produisent des tomates ou des concombres en serre toute l’année, mais qui devront importer plus de main-d’oeuvre, de pesticides et de machinerie pour y arriver, est-ce vraiment ça l’autonomie ? » demande l’économiste.

Mettre la culture sous cloche est aussi incongru sur le plan environnemental, pense Carole-Anne Lapierre. « Une tomate produite en serre ici génère plus de GES que celle cultivée au Mexique. Les serres, c’est énergivore, ça demande plus de fertilisants et de matériaux. Il serait plus durable de privilégier des systèmes simples et d’inciter les gens à manger davantage de légumes de saison. »

Autonomie alimentaire en bandoulière, le gouvernement Legault a versé 3 millions de dollars à PepsiCo pour produire des « chips locales » et 2 millions à Kraft pour mitonner du ketchup au Québec. « L’autonomie ne doit pas devenir un prétexte pour tout ; c’est peut-être un choix bon pour l’économie locale, mais pas pour la santé », estime Mme Lapierre. « Il faut faire plus que remplacer des aliments d’ailleurs par des aliments d’ici, il faut aussi produire de façon durable », dit M. Mundler.

Investir dans le savoir

 

La croissance du budget du MAPAQ, passé de 484 millions de dollars à 684 millions en quatre ans, s’est traduite par un bond des subventions sous le gouvernement Legault. Dans cette campagne, la CAQ a promis d’ajouter 50 millions pour aider la relève agricole et 100 millions à son plan d’agriculture durable. Mais l’agronome et lanceur d’alerte Louis Robert — qui a dénoncé l’influence du lobby des pesticides et des fertilisants auprès du MAPAQ et des agronomes — juge que les partis ratent le coche en promettant de faire pleuvoir les subventions. « Les agriculteurs ont bien plus besoin de transferts de technologies et de savoir-faire pour améliorer leurs sols. Les connaissances permettent de réduire de 40 % le recours aux pesticides », avance-t-il. « Pour les mêmes cultures, au Québec on fertilise trois fois plus que l’Ontario, et six fois plus que les États-Unis. Ce n’est pas normal. »

Chose certaine, Denys Van Winden, un maraîcher de Sherrington qui travaille depuis des années avec des chercheurs pour sauver les terres noires dans son coin de la Montérégie, n’est pas dupe. « Je n’ai jamais reçu un sou pour ça et je n’ai pas encore vu un politicien venir voir ici ce qui se passe. Pour moi, c’est clair qu’on ne doit pas voter pour ce qu’on nous promet demain matin, mais pour ceux qui vont sauver nos terres pour les prochaines générations. »

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