De retour à Saint-Jules

Après avoir appuyé l’ADQ et la CAQ, le fier Saint-Julois Damien Roy dit rentrer à la maison, au PQ. 
Photo: Marco Bélair-Cirino Le Devoir Après avoir appuyé l’ADQ et la CAQ, le fier Saint-Julois Damien Roy dit rentrer à la maison, au PQ. 

Le 1er octobre 2018, Saint-Jules a gagné le titre de coin de pays le plus caquiste du Québec. En effet, près de 85 % de la population de la municipalité avait appuyé la Coalition avenir Québec. Quatre ans plus tard, l’équipe de François Legault fait-elle toujours battre le coeur de ces Beaucerons ? Réponse courte : non.

La CAQ devra se passer cette fois-ci du vote de Damien Roy. À ses yeux, François Legault s’est « écrasé » devant les « multiculturalistes » à Ottawa, à commencer par le premier ministre fédéral, Justin Trudeau, qui a balayé du revers de la main ses demandes de pouvoirs additionnels en matière d’immigration. « [M. Legault] n’a pas de colonne », dit sans détour l’homme de 67 ans devant sa maison.

« Je reviens au Parti québécois, pour la langue, pour l’immigration », ajoute-t-il, entouré d’échinacées de toutes les couleurs. En effet, les propositions du parti politique indépendantiste de renforcer la Charte de la langue française et de limiter le nombre d’immigrants à 35 000 par année recueillent les faveurs de l’ancien journalier, qui a « travaillé un peu partout » dans le coin, y compris chez le producteur de sirop d’érable Industries Bernard à Saint-Victor.

En 2018, la CAQ bénéficiait d’un « avantage important sur ses adversaires », en Beauce comme ailleurs, « puisque, contrairement à ces derniers, son appui repose fortement sur un segment distinct de l’électorat — les individus moins scolarisés — qui lui accorde sa faveur de manière prépondérante », mentionnent les auteurs de l’ouvrage Le nouvel électeur québécois (Presses de l’Université de Montréal, 2022).

« Monsieur, je n’ai pas de scolarité, mais je ne suis pas fou », précise le passionné de politique, avant d’avertir Le Devoir qu’il se précipitera, à 16h pile, devant son téléviseur pour visionner en direct une émission consacrée aux débats politiques. « Pour La joute, je suis à l’heure ! »

Après s’être rangé derrière le PQ, l’Action démocratique du Québec (ADQ) et la CAQ, Damien Roy appuiera de nouveau le PQ. A-t-il songé à soutenir le Parti conservateur du Québec, comme quelques-uns de ses voisins ? « Je ne suis pas rendu là », répond le Saint-Julois, avant d’ajouter : « Il y en a plusieurs qui votent pour Duhaime à cause de la pandémie, puis des masques. Duhaime, il ramasse ça. Il surfe là-dessus », souligne-t-il avant de descendre deux marches, de saisir un couteau de cuisine qui reposait dans l’escalier et de le lancer sur le seuil de la porte d’entrée. Il s’affairait à extirper les mauvaises herbes ayant élu domicile dans ses platebandes, explique le jardinier « autodidacte », le sourire fendu jusqu’aux oreilles.

Puis, un véhicule utilitaire sport (VUS) s’immobilise devant sa propriété. Les yeux de Damien Roy pétillent. « Où allez-vous, les vieilles ? » demande-t-il avant de s’avancer au milieu du chemin principal en pieds de bas. Il invite Le Devoir à le suivre.

Du côté passager, Line (qui ne souhaite pas donner son nom de famille) ne se fait pas prier pour dire le fond de sa pensée sur la CAQ de François Legault, derrière laquelle elle s’était aussi rangée lors du dernier scrutin. « Il m’a appris à blasphémer […] quand il a décidé qu’on ne pouvait plus aller à la messe [pendant la pandémie de COVID-19] », raconte la croyante, précisant du même souffle ne pas être vaccinée. « On peut-tu être libre de faire ce qu’on veut avec notre corps ? » ajoute-t-elle.

Line appuiera sans réserve le PCQ le 3 octobre prochain. « Moi, c’est Éric Duhaime. Les autres, je suis pas capable », précise-t-elle, avant de mettre le cap sur Saint-Georges. Plusieurs pancartes du candidat conservateur dans Beauce-Nord, Olivier Dumais, décorent les pelouses, sur sa route. Celui-ci est crédité de 39 % des intentions de vote, soit à peine trois points de moins que le candidat caquiste (et député sortant) Luc Provençal (42 %), selon le modèle statistique de projection électorale Qc125. Les candidats du Parti libéral du Québec, de Québec solidaire et du PQ recueillent respectivement 6 %, 6 % et 5 % des intentions de vote. Fier péquiste, Damien Roy doit se sentir bien seul à Saint-Jules.

Confidences sous les ciseaux

 

Josiane Grondin prédit un « gros vote conservateur » à Saint-Jules. La coiffeuse se fie notamment aux confidences de ses nombreuses clientes qui ont tourné le dos à François Legault après l’instauration du passeport vaccinal, le 1er septembre 2021. « Elles ne veulent plus rien savoir », mentionne-t-elle sur son heure de lunch.

Derrière ses ciseaux, la trentenaire dit avoir observé « beaucoup de crinquage » contre l’obligation du port du masque, puis l’obligation vaccinale pour entrer dans certains lieux publics parmi les 35-50 ans. « La population âgée va sans doute voter encore pour la CAQ, et parmi les jeunes, 95 % vont voter conservateur », conclut-elle.

Le parti de François Legault obtient l’appui de 21 % des électeurs québécois de 18 à 34 ans, de 33 % de ceux de 35 à 54 ans et de 50 % de ceux de 55 ans et plus, selon le dernier coup de sonde effectué par Léger pour le compte du Journal, de TVA et de QUB (20 septembre 2022).

Réal Giguère et Louise Nadeau n’en veulent pas au premier ministre, François Legault, pour sa gestion de la pandémie de COVID-19. « Si on avait été à sa place, on aurait fait des erreurs », dit Réal Giguère. « Il n’y a pas de monde qui ne fait pas d’erreurs », ajoute Louise Nadeau, à sa gauche. Cela dit, tous deux constatent que le PCQ a fait le plein d’opposants aux mesures sanitaires à Saint-Jules.

Les deux jeunes retraités septuagénaires renouvelleront pour leur part leur appui à la CAQ le 3 octobre prochain. « La CAQ donne un petit coup de plus pour nous aider », dit Réal Giguère en pointant la promesse de l’équipe de François Legault de hausser — de 411 $ à 2000 $ — le plafond de l’allocation offerte aux personnes âgées de 70 ans à faible revenu. « Il devrait y avoir des élections chaque année. Les aînés auraient plus d’aide », poursuit-il.

De son côté, QS propose d’assommer les Beaucerons à coups de taxes « sur les successions » et « sur les VUS », soutient Louise Nadeau. « Quand je l’ai vu avec ses chaudrons… » lâche l’adepte de mots cachés, 10 ans après le Printemps érable. « Il a la parole facile, il projette une belle image, mais je n’aime pas ses idées », ajoute-t-elle dans un jugement sans appel. Son époux précise avoir besoin d’un VUS « pour monter la côte ici ».

À deux coins de rue de là, Pierre Doyon appelle lui aussi les décideurs politiques à accroître l’aide gouvernementale offerte aux personnes âgées. L’homme sans « pension » dit avoir de la difficulté à joindre les deux bouts depuis qu’il a « pété la balloune » et perdu son permis de conduire, ce qui le force à prendre un taxi pour aller faire son marché à Tring, à environ 10 kilomètres. Coût d’une course : 20 $ à l’aller, 20 $ au retour.

Il se désole de voir des électeurs se contenter de l’aide ponctuelle de 400 $ ou de 600 $ promise par la CAQ aux personnes gagnant moins de 100 000 $. « Il y en a qui, rien qu’à cause des 600 $, vont aller voter. Ça, on appelle ça des trous de cul. Ça donne une piastre et quelque chose par semaine. Ils ne savent pas calculer », lance le membre fondateur du Club Lion du coin devant un parterre d’une demi-douzaine de poules bien comptées. « Les poules, ce n’est pas à moi », précise-t-il.

Puis, Pierre Doyon change de registre. « Dis à Legault, si tu le connais comme il faut, qu’il me fasse ravoir mes licences. Ça, ça serait la plus belle affaire qui pourrait arriver dans ma vie », indique-t-il. Selon lui, les caquistes « vont rentrer facilement ». Les poules s’éloignent en caquetant.

La poussée inflationniste secouant le pays préoccupe aussi René Tremblay et Lorraine Blouin à l’autre bout de Saint-Jules. Et il y a les taxes et les impôts. « Je travaille encore. Et ils viennent chercher 3000, 4000 piastres par année dans mes poches », déplore René Tremblay, 80 ans, du haut de sa galerie. Le caquiste — et homme à tout faire en mécanique et en entretien — s’est métamorphosé en conservateur à la faveur de la pandémie. « Le monde est écoeuré », dit-il, installé aux premières loges du spectacle de poids lourds qui filent et défilent sur le chemin Principal.

De son côté de la galerie, Lorraine Blouin dit s’inquiéter du sort des personnes âgées face à la flambée du coût de la vie. L’État doit veiller sur elles d’abord, sur les immigrants ensuite, spécifie-t-elle. « Les gens qui ont fait le pays ne reçoivent quasiment rien. »

Lorraine Blouin affirme faire partie du camp des « indécis ». Le discours du chef caquiste, notamment sur la protection de la langue et des valeurs des Québécois, trouve encore écho à ses oreilles. « C’est important, c’est nos origines. » Mais devrait-il en faire davantage pour lutter contre les changements climatiques ? « Il est trop tard. Il aurait fallu bouger avant », soutient-elle.

« Les conservateurs vont prendre la Beauce, lance, plein d’assurance, René Tremblay. Legault est trop frais chié ! »

La maison fleurie de Damien Roy trône de l’autre côté de la rue. Le propriétaire — et son couteau — est rentré en laissant derrière lui une radio allumée, l’antenne dressée vers le ciel. « Qu’est-ce qu’il en pense, Damien ? » demande René Tremblay, l’oeil curieux.

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