Les partisans libéraux risquent moins de participer au scrutin, révèle un sondage

La cheffe libérale Dominique Anglade, lors d’un bain de foule dans la région de Montréal, lundi.
Paul Chiasson La Presse canadienne La cheffe libérale Dominique Anglade, lors d’un bain de foule dans la région de Montréal, lundi.

Les libéraux risquent d’avoir plus de misère à faire voter leurs partisans le jour du scrutin, selon les données du Datagotchi, un sondage sur Internet piloté par des chercheurs de l’Université Laval.

Les répondants qui sont partisans de la CAQ, du PCQ, de QS ou du PQ ont entre 91 et 92 % de chances de se rendre devant l’urne. Chez les libéraux, cela baisse à 85 %.

Si ces chiffres sont plus élevés que les taux habituels de participation aux élections, c’est parce que les gens qui prennent la peine de remplir le Datagotchi ont tendance à être plus politisés que la moyenne, explique la cocréatrice de l’application et doctorante en science politique Catherine Ouellet. Donc, on ne peut pas s’attendre à ce qu’autant de gens se déplacent, mais les comparaisons entre les partis devraient rester sensiblement les mêmes.

« Ça va être un défi pour les libéraux, qui, visiblement, vont devoir performer pour remporter certains comtés », commente le professeur en communication publique à l’École nationale d’administration publique Philippe Dubois. Il leur faudra non seulement convaincre les électeurs de les soutenir, mais également les inciter à prendre la peine de se rendre aux urnes.

Les deux experts ne se sont pas prononcés sur les raisons qui expliqueraient le manque d’engouement libéral.

Séduire Steve, Heather et Dougie

 

Les partis politiques du Québec ciblent leurs électeurs potentiels selon une variété de caractéristiques. Ainsi, la voiture que vous conduisez, le café que vous achetez ou votre chanson préférée peuvent indiquer si vous serez courtisés par des publicités électorales, ou au contraire ignorés.

Les chercheurs derrière le Datagotchi se sont mis dans la peau de stratèges politiques et ont utilisé les mêmes tactiques pour créer quatre profils, basés sur les préférences et habitudes des répondants. Leur but ? « Montrer que le style de vie est un marqueur de comportement politique », mais aussi sensibiliser à la manière dont nos données peuvent être utilisées pour nous influencer, d’après Mme Ouellet.

Ce sont les campagnes de Stephen Harper, dans les années 2000, qui ont lancé le bal au Canada, raconte-t-elle. Les conservateurs avaient alors identifié des types d’individus à séduire, comme « Steve et Heather », un couple dans la quarantaine, protestants et parents de trois enfants, ou bien « Dougie », un homme célibataire travaillant au Canadian Tire et s’intéressant peu à la politique.

Les chercheurs se sont inspirés de cette façon de faire pour tenter de deviner qui serait ciblé par les différents partis du Québec, à partir des réponses de plus de 7000 participants.

Comprendre Jonathan, Stéphanie, Michael et Philippe

 

Voici par exemple Jonathan, un homme de 39 ans amateur des grands espaces. Jonathan, bien sûr, n’existe pas dans la vraie vie, mais il représente un groupe de personnes qui tendent à avoir beaucoup d’intérêts communs. Son nom a été choisi parmi ceux qui étaient les plus populaires l’année de sa naissance.

Jonathan aime la chasse et la pêche, beaucoup plus que la moyenne des Québécois. Il a un pick-up et fait régulièrement des activités sportives motorisées. Il habite dans une maison individuelle, achète son café au Tim Hortons, ses vêtements dans des magasins de grande surface, et préfère la bière à tout autre alcool.

Si on regarde les intentions de vote des gens qui ont un profil semblable à Jonathan, on remarque que 51,5 % d’entre eux comptent appuyer le Parti conservateur (PCQ), 17,6 % la Coalition avenir Québec (CAQ) et 14,6 % le Parti québécois (PQ). En comparant avec la population entière, nous sommes bien loin des 39 % que l’agrégateur de sondages Qc125 prévoit pour la CAQ.

Ainsi, les hommes de cet âge qui ont une vie semblable à celle de Jonathan risquent d’être ciblés par le PCQ plus que par tout autre parti.

Stéphanie, à 32 ans, est jeune et urbaine. Elle n’a pas de voiture, préférant utiliser le transport en commun, beaucoup plus accessible en ville (elle réside à Montréal ou Québec). Elle vit en appartement avec son chat et visite souvent musées, friperies et cafés indépendants.

Stéphanie a 40,8 % de chance de voter pour Québec solidaire (QS). Sinon, ce sera sans doute pour le PQ (22,3 %) ou le PLQ (19,9 %).

Michael, lui, ressemble à Stéphanie sur plusieurs aspects. Montréalais, il favorise aussi le transport en commun, et à 35 ans, il n’a que quelques années de plus qu’elle. Mais contrairement à Stéphanie, Michael est anglophone et nouvel arrivant. Il appartient à la communauté LGBTQ + et va au Starbucks quand il veut un café.

Il se campe résolument dans le camp du PLQ (59,2 %), mais il n’est pas impossible qu’il se tourne vers le PCQ (19,9 %) ou QS (12,13 %). Cela dit, il est aussi le moins susceptible d’aller voter.

De son côté, Philippe, 51 ans, est un jeune retraité qui vit dans une maison individuelle. Il ne fume pas et ne fréquente pas tant les cafés, mais ne dirait pas non si on lui proposait du vin rouge.

Philippe n’est pas encore sûr de son choix. Il tend vers les partis plus nationalistes, que ce soit la CAQ (26,9 %) ou le PQ (21,5 %), mais pourrait tout aussi bien choisir le PCQ (20,5 %), le PLQ (17,7 %) ou QS (13,4 %).

Ignorer Zoë

 

Le fait que ces quatre profils aient des intentions de vote si différentes, « ça donne raison aux stratèges politiques », note Mme Ouellet.

Elle précise toutefois que ce ne sont pas les habitudes de vies qui décident de son idéologie ; c’est plutôt qu’elles donnent des indices sur l’environnement dans lequel on vit et sur les groupes sociaux auxquels on appartient.

Il s’agit « de rares données empiriques qui suggèrent que cette approche-là est réellement efficace », ajoute le professeur Dubois.

Alors que « l’axe souverainiste-fédéraliste devient de moins en moins déterminant » et que « nous n’avons plus de grands partis de masse comme on en avait à l’époque », concentrer tous ses efforts sur « les cibles électorales qui semblent les plus payantes » est souvent le seul moyen de l’emporter, « plutôt que de proposer de grands projets de société », explique-t-il.

Il s’inquiète aussi d’un « effet pervers » de cette approche de style marketing, où au lieu de s’adresser à tous les citoyens, « on décide de ne pas contacter des gens parce qu’ils ne sont pas assez payants électoralement ».

Mme Ouellet cite « le personnage de “Zoë” des conservateurs de Harper, qui faisait du yoga, étudiait en sociologie, buvait des lattés et sur laquelle il ne fallait dépenser aucune ressource, parce que les conservateurs savaient qu’avec cette femme-là, il n’y avait pas de gain électoral potentiel. »

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