Au pays des «Eastern Townshippers»

Stanstead, dans la circonscription d’Orford, est considéré par certains de ses habitants comme un «village bilingue».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Stanstead, dans la circonscription d’Orford, est considéré par certains de ses habitants comme un «village bilingue».

Le vent d’inquiétude qui s’est levé dans les communautés d’expression anglaise le jour de l’adoption de la Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français (PL 96), n’a pas faibli, a constaté Le Devoir en faisant un saut à Brome et à Stanstead, dans les Cantons-de-l’Est. Par Marco Bélair-Cirino.

Brome
Circonscription de Brome-Missisquoi

(15,9 % d’anglophones en 2016)
 

« Êtes-vous déjà allé dans un hôpital où tout était dans une autre langue que la vôtre ? » demande Lisa devant sa maison du chemin Stagecoach, au coeur de Brome.

Lisa, unilingue anglophone, a en horreur les initiatives prises pour renforcer la présence du français, dont celles contenues dans le PL 96 — trois cours « en » ou « de » français supplémentaires obligatoires dans les cégeps anglophones, communications de l’État exclusivement en français pour les immigrants installés depuis plus de six mois, « nette prédominance » du français dans l’affichage public, communications en français avec tout travailleur qui le demande dans les entreprises de 25 employés ou plus, spécificité du Québec inscrite dans la Constitution du Canada… — qui a été adoptée par l’Assemblée nationale en dépit des cris de protestation des élus du Parti libéral du Québec le printemps dernier. Elle est persuadée que l’accès à des soins de santé en anglais deviendra plus difficile qu’actuellement, même si le gouvernement Legault répète le contraire. Mais l’électrice de Brome-Missisquoi demeurera muette le jour du scrutin. « Je ne vote pas. Je m’en fiche. Mon petit vote ne changerait rien », dit la Québécoise d’expression anglaise devant la perspective d’une nouvelle victoire de la Coalition avenir Québec. La couleur politique du prochain député ne lui importe pas. « Cela n’a pas d’importance, ce que nous pensons, ça va arriver quand même. C’est Legault qui a le dernier mot », répond-elle avec une résignation fataliste.

Lisa a décidé de faire une croix sur le Québec. Elle vendra sa demeure dans les Cantons-de-l’Est, puis s’établira en Ontario, « où c’est anglais », « où tu peux lire les panneaux de signalisation et savoir où tu t’en vas ». L’idée de plier bagage lui trotte dans la tête depuis un moment. L’arrivée de la CAQ aux manettes de l’État québécois et le PL 96 qui a suivi trois ans et demi plus tard — « la cerise sur le gâteau », précise-t-elle — ont cristallisé sa décision.

Elle ira de l’avant après le décès de sa mère, explique-t-elle, à un jet de pierre du site qui accueille la foire agricole Expo Brome chaque week-end de la fête du Travail depuis plus de 165 ans. « Aujourd’hui, c’est tout en français », précise-t-elle avec dépit. Son voisin Roland, unilingue anglophone, n’a pas exclu d’aller voter, lui. « J’aimerais quelqu’un qui ne repousse pas l’anglais comme ç’a été le cas au cours des quatre dernières années », fait-il valoir après avoir immobilisé sa camionnette au bout de l’entrée de gravier de sa propriété. « J’ai grandi en anglais. J’ai aujourd’hui plus de 60 ans. Je n’apprendrai pas le français maintenant », ajoute-t-il.

François et Christine, deux jeunes retraités francophones, passent devant les maisons de Lisa et de Roland, chacun sur son vélo électrique. Ils se sont établis à Brome durant la pandémie de COVID-19. Puis, le PL 96 a été débattu et adopté. « Je ne sens pas de tensions [entre les anglophones et les francophones], mais je n’accepte pas que des anglophones ne parlent pas français. C’est du mépris, pour moi », lance François sous son casque, tout en précisant avoir grandi dans le théâtre d’une crise linguistique, c’est-à-dire à Saint-Léonard. « Moi, mon père est arrivé de l’Angleterre et il a appris le français », ajoute Nathalie.

Stanstead

Circonscription d’Orford

(14,3 % d’anglophones en 2016)

George Weller dit avoir appris l’existence de prétendus English Fridays au Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke (CHUS), où les Québécois d’expression anglaise peuvent apparemment s’entretenir dans leur langue avec les professionnels de la santé, comme s’ils ne pouvaient pas le faire les six autres journées de la semaine.

« Comme anglophones, on nous a dit que la “loi 96” allait restreindre l’offre de soins en anglais », dit-il dans l’entrée du musée Colby-Curtis où Le Devoir l’a croisé, tout en mentionnant qu’un couple d’amis a déménagé à Montréal pour cette raison.

L’architecte de la ferme Weller — qui abrite un aérodrome, de vastes vergers et un potager, un élevage de golden retrievers, des pistes de danse carrée, un troupeau de boeufalos, des truites, des sentiers pédestres et des connaisseurs de la mythique île Atlantide, entre autres choses — dit avoir la désagréable impression qu’aux oreilles du Québécois moyen, « l’anglais, c’est mauvais ». Sauf à Stanstead, se console-t-il. « Est-ce que le Québec s’est tiré dans le pied avec cette loi ? »

George Weller envisage d’appuyer le nouveau Parti canadien du Québec, qui regroupe des « citoyens sérieux, établis et responsables […] profondément engagés dans la défense […] de l’égalité des langues officielles au Canada ». Il préfère la nouvelle formation politique dirigée par le juriste Colin Standish au PLQ de Dominique Anglade, car « les libéraux n’ont pas été aussi assidus » dans la défense des droits des Québécois d’expression anglaise au cours des quatre dernières années.

Selon lui, les Québécois devraient s’inspirer des Néo-Brunswickois qui ont embrassé le bilinguisme. « Ce serait si simple », dit-il.

Kim Prangley acquiesce de la tête. La nouvelle préposée à l’accueil du musée Colby-Curtis trouve que le PL 96 rate la cible en misant sur le bâton plutôt que sur la carotte pour renforcer la présence de la langue française au Québec. « Si tu veux encourager des façons d’enseigner une nouvelle langue à des personnes, il y a des façons de le faire qui ne ressemblent pas à une punition. Il faut s’amuser », dit-elle, les mains posées sur un cartable vert portant l’inscription « Procédure d’accueil des visiteurs ».

Elle a grandi des deux côtés de la frontière avant que la langue ne devienne un sujet « sensible », raconte-t-elle, tout en précisant « parler mieux français après une bouteille de vin ». « J’ai toujours trouvé que nous nous entendions bien ici. Je sais qu’il y a des personnes dans la communauté qui sont d’ardents anti-anglophones. C’est une honte. La langue que tu parles ne devrait pas importer. Nous sommes tous des êtres humains. »

Kim Prangley trouve que la « partie la plus effrayante de “96”, c’est de ne pas avoir accès à des soins médicaux en anglais ». « Si ça entraîne la mort de quelqu’un parce qu’il ne comprend pas un mot qui change le sens d’une phrase, ce serait honteux », dit-elle de l’autre côté du comptoir.

Naomie Dana, que Le Devoir a croisée à l’extérieur de la bibliothèque et de la salle d’opéra Haskell, qui est posée sur la frontière entre le Canada et les États-Unis, souligne que le PL 96 met « encore plus de pression pour apprendre le français », y compris dans le « village bilingue » que Stanstead a toujours été. « C’est comme une vis autour du cou, qui serre encore plus », dit l’enfant d’un père américain et d’une mère ontarienne qui a fait ses études en français.

Aujourd’hui, Naomie Dana enseigne le français.

 

À bord de l’autobus de campagne de la CAQ

Depuis le début de la campagne, François Legault prie les électeurs anglophones d’évaluer la CAQ à l’aune non seulement de son bilan linguistique, mais aussi de son plan économique… tout en répétant que le PL 96 n’a aucune répercussion sur l’offre de soins de santé en anglais aux Québécois d’expression anglaise. Il s’est toutefois gardé de répéter l’appel à grossir les rangs de la CAQ qu’il avait lancé aux anglophones au moyen d’un « Join us ! » bien senti il y a quatre ans.

À mi-campagne, la CAQ domine dans les circonscriptions de Brome-Missisquoi et d’Orford, avec respectivement 44 % et 45 % des intentions de vote, selon le modèle statistique du site de projection électorale Qc125.

« Mon petit vote ne changera rien », répète Lisa avant de s’élancer vers les boîtes aux lettres communautaires. Pour elle, il n’y a rien qu’elle puisse faire, « Legault » va passer comme une lettre à la poste le 3 octobre prochain.



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