Gaz de schiste prise 2 en Outaouais?

L’octroi de claims miniers est un enjeu qui préoccupe les habitants de la municipalité de Duhamel, en Outaouais.
Photo: Mike Carroccetto Le Devoir L’octroi de claims miniers est un enjeu qui préoccupe les habitants de la municipalité de Duhamel, en Outaouais.

Dans la région, les craintes liées à l’octroi de nombreux claims miniers font du bruit dans la campagne électorale et continuent de prendre de l’ampleur. À tel point que certains y voient le début d’une mobilisation comparable à celle contre les gaz de schiste il y a 10 ans.

Incompatible avec l’activité minière », peut-on lire en lettres majuscules sur une pancarte représentant une imposante mine à ciel ouvert. À l’entrée de Duhamel, dans le nord-est de l’Outaouais, les nombreuses affiches ne portent pas toutes sur la campagne électorale. Du moins, pas directement…

Creusée dans un pays de montagnes et de lacs, cette petite ville bucolique est au coeur d’une bataille pour freiner l’octroi de claims miniers, des titres d’exploration minière. « Ça pourrait être une question de débat des chefs, affirme avec confiance Louis St-Hilaire, porte-parole du Regroupement de protection des lacs de la Petite-Nation. C’est très puissant le niveau de mobilisation qu’il y a dans la MRC de Papineau. »

Quand on lui fait remarquer que cela fait penser au combat citoyen contre les gaz de schiste, il y a 10 ans, il rétorque que « c’est pareil ». À l’exception près qu’on a affaire cette fois à un minéral pourvu de vertus environnementales.

Poussée par l’engouement pour les voitures électriques, la ruée vers les minéraux critiques comme le graphite a donné lieuà une multiplication des acquisitions de claims dans la région. Et les forages exploratoires de l’entreprise Lomiko, près de Duhamel, ont récemment donné une tournure concrète aux craintes du regroupement.

La grande maison de bois sur le bord d’un lac où M. St-Hilaire a passé son enfance est suffisamment loin pour ne pas être affectée par ce projet. Mais dans le cadre légal actuel, son paysage pourrait tout aussi bien être touché par le prochain, fait-il valoir.

Photo: Mike Carroccetto Le Devoir Louis St-Hilaire, porte-parole du Regroupement de protection des lacs de la Petite-Nation

« Dès qu’il y a un gisement, tout le monde se prend des claims autour », explique-t-il en montrant une carte qui semble avoir la varicelle tant les points rouges y sont nombreux. « Ici, il y a un claim qui est aussi gros que le mont Tremblant. » Ce banquier à la retraite s’active depuis déjà trois ans et demi pour alerter la population sur ce qu’il considère comme un saccage annoncé. Et ça commence à donner des résultats.

La CAQ sur la défensive

 

À la mi-juillet, les élus de la MRC de Papineau ont écrit au premier ministre pour réclamer un moratoire sur l’octroi de nouveaux claims. « Moi, ce que je veux, c’est qu’il y ait des questions là-dessus au débat des chefs », avance le préfet de la MRC, Benoît Lauzon.

Ses demandes ont déjà trouvé écho dans la campagne électorale. À l’exception de la CAQ, tous les partis sont d’accord. « C’est non négociable », soutient la candidate libérale dans Papineau, Wittlyn Kate Semervil, qui dit en entendre parler sur le terrain. « Les municipalités de la MRC de Papineau doivent participer activement à l’élaboration des lois qui touchent leur environnement. »

À Québec solidaire aussi, on est formel. « La transition écologique doit entre autres passer par l’électrification, et donc la filière batterie, mais certainement pas au détriment des communautés », avance la candidate du parti dans Papineau, Marie-Claude Latourelle.

Le Parti québécois a également donné son appui au moratoire, signale de son côté la candidate locale, Audrey-Ann Chicoine. Les municipalités doivent être « vraiment considérées » pour « chaque décision », et ce, « tout au long du processus », fait-elle valoir.

Même chose pour les conservateurs, malgré leur désamour notoire envers les contrôles étatiques. « On n’a rien contre les mines — au contraire, ça fait même partie de notre programme, avance quant à lui le conservateur Marc Carrière. Mais dans ce cas-là, il faut prendre le temps de faire les choses comme il faut. »

Récemment, à Lac-Simon, des manifestants ont interrompu une annonce du député sortant de Papineau, le ministre Mathieu Lacombe, pour l’interroger à ce sujet, rapportait le quotidien Le Droit la semaine dernière.

La CAQ rejette l’idée d’un moratoire, mais cherche à se faire rassurante. « Les projets miniers importants qui dépassent l’extraction de 2000 tonnes de minerais par jour, comme c’est le cas ici, sont soumis à un processus de consultation publique et même au BAPE », a indiqué cette semaine le porte-parole du candidat Lacombe. À l’instar du premier ministre François Legault, il répète qu’il n’y aura pas de projet sans « acceptabilité sociale ».

Mais ses propos n’ont aucunement rassuré les principaux intéressés. « Ça ne veut rien dire, affirme M. St-Hilaire. On la mesure quand, comment, l’acceptabilité sociale ? Dans 10 ans, quand tous les investissements vont être faits ? »

Mauvais minerai au mauvais moment

 

« Si c’était une mine de fer, ce serait réglé. »

M. St-Hilaire en convient, il n’a pas pigé le bon minerai à la loterie souterraine. Poussé par son ministre Pierre Fitzgibbon, le gouvernement sortant est déterminé à positionner le Québec comme un acteur clé dans la production de batteries destinées aux voitures électriques. Et pour cela, des minéraux critiques, comme le lithium et le graphite, sont nécessaires.

On a dès lors affaire ici à deux causes environnementales qui s’opposent. « Ç’a beau être une priorité gouvernementale, il faut que ça se fasse en concertation avec les communautés locales, fait remarquer Ugo Lapointe, de la coalition Québec meilleure mine. Sinon, l’expérience démontre que ça ne marchera pas. Ils vont se heurter à des résistances et les minières vont gaspiller leur argent pendant des années. »

On la mesure quand, comment, l’acceptabilité sociale ? Dans 10 ans, quand tous les investissements vont être faits ?

 

M. Lapointe a été au coeur de la campagne contre les gaz de schiste qui a mené à l’adoption d’un moratoire par le gouvernement péquiste en 2013. À cette époque aussi, un important mouvement avait été porté par des citoyens du sud du Québec peu habitués aux projets miniers.

Or, cette fois, les opposants ne sont pas contre les projets en tant que tels. « L’électrification des transports puis les batteries, on est d’accord avec ça, explique le préfet Lauzon. On en veut, des mines, chez nous, c’est juste qu’on les veut à la bonne place. »

La MRC de Papineau réclame que le gouvernement impose une distance minimale plus grande entre les forages et les secteurs plaisanciers, au même titre qu’on le fait pour les zones urbaines, par exemple. L’équivalent d’une zone tampon de 1000 mètres plutôt que de 600 mètres à l’heure actuelle. Elle veut en outre que les territoires de villégiature soient eux aussi déclarés « incompatibles avec l’activité minière ».

Quant à la demande de moratoire, elle vise surtout à freiner la course à l’achat de titres d’exploration minière dans la région en attendant qu’on modifie la Loi sur les mines. « Pendant qu’on ne s’entend pas, des claims, il s’en prend partout dans des endroits où il ne devrait pas. »

En un an et demi,le nombre de claims achetés a plus que triplé dans la région, selon le Regroupement de protection des lacs de la Petite-Nation, dont M. St-Hilaire est le porte-parole.

Ugo Lapointe est convaincu qu’un compromis est possible. « Le Québec est grand et riche en matière de minéraux. C’est immense. On a le choix de choisir les meilleurs projets, on a ce luxe-là. »

Jusqu’à tout récemment, la question mobilisait surtout l’Outaouais, mais des MRC des régions de l’Estrie, de Lanaudière, des Laurentides et de la Montérégie se sont jointes au mouvement lundi. La question concerne tout le monde, souligne M. Lauzon. « On demande de mettre un moratoire en place dans toutes les régions de villégiature et de tourisme du Québec. Pas juste chez nous. Partout. »

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