Paul St-Pierre Plamondon a-t-il du pep?

«Un politicien a beau faire les plus beaux discours, les meilleures propositions et la meilleure campagne, si un public n’adhère pas à cette image, elle n’existe tout simplement pas», analyse le professeur Olivier Turbide.
Valérian Mazataud Le Devoir «Un politicien a beau faire les plus beaux discours, les meilleures propositions et la meilleure campagne, si un public n’adhère pas à cette image, elle n’existe tout simplement pas», analyse le professeur Olivier Turbide.

L’image compte énormément en politique, encore plus dans nos sociétés hypermédiatisées obsédées par le look. La série « Images et chefs » examine comment les chefs des partis en campagne électorale jouent de leurs représentations pour séduire l’électorat.

L’essentiel est bel et bien visible pour les yeux, selon Philippe Denis, rattaché à l’École supérieure de mode de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), où il donne des cours sur l’histoire et la psychosociologie de la mode. Son regard bien aiguisé lui permet de lire le sens des signes sur les pancartes électorales.

Après la demande d’entrevue du Devoir, le professionnel de l’image s’est mis à scruter les affiches dans sa circonscription de Borduas, en Montérégie, où se représente le ministre sortant Simon Jolin-Barrette, de la Coalition avenir Québec. Pour faciliter la comparaison, un des panneaux caquistes jouxtait celui de Paul St-Pierre Plamondon, chef du Parti québécois (PQ). Les deux hommes photographiés portent veston et chemise ouverte au premier bouton, sans cravate. Un must ces années-ci.

« M. Plamondon ajoute une barbe courte, mais pas M. Jolin-Barrette, note M. Denis. L’un sourit, mais pas l’autre. Honnêtement, le ministre a l’air de supplier qu’on l’aime, qu’on le réélise, tandis que l’autre assume une apparence de conquérant qui veut changer les choses de l’intérieur. »

Ha oui ? Ha oui ! répond le spécialiste des images qui valent des milliers et des milliers de mots. Pour lui, celui qu’on surnomme « PSPP » n’a pas l’air d’un avatar de lui-même, comme le pensent certains.

Philippe Denis reprend sa démonstration, dans l’ordre.

D’abord cette barbe de quelques jours. Il existe deux types de sociétés dans l’histoire, soit propoils et antipoils, explique l’historien. Les Romains et les Grecs anciens se rasaient et méprisaient les barbares hirsutes. La barbe naissante mais forte de Richard Nixon aurait nui à son image face au jeune candidat J. F. Kennedy lors du premier débat présidentiel télévisé, en septembre 1960, dans une Amérique alors on ne peut plus glabre.

« On ne s’en cache pas, nous sommes maintenant dans une société velue, dit M. Denis. La barbe a prédominance, mais pas celle du bon père de famille. On favorise la barbe de quelques jours, de quelques semaines, celle du conquérant, du battant qui monte au front et qui n’a pas le temps de se raser. »

L’historien de la mode examine ensuite le vêtement de base du chef indépendantiste. Le veston témoignerait d’un respect de l’institution. « Il est avocat de profession. En même temps, la cravate a disparu. Il comprend le décorum, mais veut changer l’institution de l’intérieur. Par son apparence, il a cette finesse de dire qu’il va utiliser les codes pour [nous] amener vers autre chose, insuffler un changement. »

La chemise aux manches retroussées semble devenir un incontournable du plus ou moins jeune politicien dynamique, celui-là ou un autre. Barack Obama et Justin Trudeau l’arboraient lors d’un célèbre souper dans un restaurant branché de Montréal. « Il y a là un côté décontracté et en même temps dynamique. On dit bien qu’on se relève les manches quand on se met au travail. On revient à l’image du conquérant. »

Éthos et pathos

 

D’accord, admettons, mais avec quel succès ?

« L’image, c’est à la fois ce qu’une personnalité politique projette par le discours et l’action, et l’impression laissée sur les publics, dit le professeur Olivier Turbide, du Département de communication sociale et publique de l’UQAM. C’est une coconstruction : l’image est projetée et interprétée. Un politicien a beau faire les plus beaux discours, les meilleures propositions et la meilleure campagne — on entend que Paul St-Pierre Plamondon fait la meilleure campagne actuellement —, si un public n’adhère pas à cette image, elle n’existe tout simplement pas. On pourrait parler d’une image fantomatique et d’un succès d’estime. »

Le professeur Turbide aussi s’intéresse à la représentation publique, mais avec l’appui de la notion d’éthos, cette manière d’être, de se présenter et de se comporter d’un individu en lien avec sa position sociale. Il considère tous les éléments (le corps, la voix, le discours, les figures rhétoriques, la personnalité) qui servent à construire une image.

Cette construction repose sur la notoriété, explique-t-il. Sans elle, la mécanique de communication tourne à vide, sans prises. « On est dans cette situation avec Paul St-Pierre Plamondon : il n’a pas beaucoup de notoriété, il n’étend pas sa visibilité médiatique depuis qu’il est chef, depuis deux ans. Son image reste assez floue. Même ses conseillers ont avoué que son principal défi au débat des chefs, c’était de se faire connaître. À deux semaines des élections, si le défi, c’est de le définir, il y a un problème. »

M. Turbide ajoute qu’une des activités stratégiques en politique vise à définir les adversaires, à leur accoler une image, autant que possible négative. François Legault est dépeint comme arrogant, paternaliste, comme Duplessis, quoi. Gabriel Nadeau-Dubois serait woke. « Aucun des partis ne se donne même la peine de tenter de définir Paul St-Pierre Plamondon », fait alors remarquer le professeur.

Peut-être aussi parce que ce conquérant barbu et sans cravate mène un cheval de guerre réputé fatigué. PSPP dirige un PQ sans pep.

 

Il revient finalement sur une autre notion phare de la théorie de l’image en politique, celle du pathos qui complète l’éthos. « Le pathos, c’est la capacité d’établir un lien avec les gens (un peu à la René Lévesque), et la capacité de se projeter dans quelqu’un, dans un leader plus grand qui en impose (pensons à Lucien Bouchard), dit Olivier Turbide. Ces éléments, je ne les retrouve pas chez Paul St-Pierre Plamondon. C’est un bon orateur, et on sent sa formation d’avocat. Il est efficace. On l’a constaté au débat à TVA. Il manque toutefois une dimension : il a beau être le fils ou le gendre idéal, est-ce pour autant un leader charismatique de la stature d’un premier ministre du Québec capable de négocier avec Justin Trudeau ou Pierre Poilievre ? »



À voir en vidéo