Dominique Anglade et les limites du pouvoir de l’image

Dominique Anglade fait peu mention du fait qu’elle est la première personne issue d’une minorité visible à diriger un grand parti au Québec.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Dominique Anglade fait peu mention du fait qu’elle est la première personne issue d’une minorité visible à diriger un grand parti au Québec.

L’image compte énormément en politique, encore plus dans nos sociétés hypermédiatisées obsédées par le look. Cette série « Images et chefs » examine comment les chefs des partis en campagne électorale jouent de leurs représentations pour séduire l’électorat.

Devenue cheffe du Parti libéral du Québec (PLQ) en pleine pandémie, Dominique Anglade souffre d’un manque de notoriété évident, tous les stratèges libéraux en conviendront. Elle a tenté d’y remédier de toutes les façons dans les deux dernières années, montrant tantôt son côté plus givré sur les réseaux sociaux, se livrant à d’autres moments sur des passages plus difficiles de sa vie. Une stratégie en droite ligne avec le b.a.-ba de la communication politique et, pourtant, rien n’y fait. La première femme à la tête du Parti libéral pourrait surtout marquer l’histoire en menant la plus vieille des formations politiques à sa pire défaite en plus de 150 ans.

Travaillant dans le milieu des relations publiques depuis près de vingt ans, Louis Aucoin y voit la preuve qu’une stratégie de communication bien ficelée n’est pas pour autant gage de succès. « Même si elle a une personnalité extraordinaire, si le parti n’incarne rien, ça ne peut pas fonctionner. On ne peut pas juste miser sur la cheffe », note ce dernier, qui croit que le Parti libéral serait peut-être encore davantage en mauvaise posture sans Dominique Anglade.

Somme toute, Louis Aucoin pense que le parti a bien fait de mettre la cheffe au premier plan, la marque libérale étant encore entachée par l’usure du pouvoir. L’appeler que par son prénom dans les publicités et sur les affiches électorales n’est pas un mauvais coup, à son avis, si l’on veut créer un sentiment de proximité avec l’électeur. Mais encore faudrait-il que cette stratégie permette à Dominique Anglade de se démarquer par rapport à ses adversaires.

« Le problème, c’est qu’on mise beaucoup sur son empathie. On essaie de lui donner une image maternelle. Ça fonctionnerait si François Legault était considéré comme un tyran. Mais il a lui aussi une image très paternelle. Elle n’est pas dans la différenciation. C’est d’ailleurs très difficile de se différencier quand on est dans un parti qui se veut de centre. Éric Duhaime et Gabriel Nadeau-Dubois, et même Paul St-Pierre Plamondon ont beaucoup moins de problèmes », poursuit le président de Tesla RP.

Double standard ?

« Elle est vraiment arrivée dans le pire timing », admet son amie d’enfance Marie Sterlin, qui a participé à l’écriture de sa biographie. Conseillère d’arrondissement de Projet Montréal dans le Mile-End, Marie Sterlin ne partage pas les idées politiques de Dominique Anglade, mais elle vante sa compétence et ses nombreuses qualités personnelles.

Le Devoir s’est entretenu dans le cadre cet article avec plusieurs personnes qui ont aussi côtoyé Dominique Anglade avant et après son saut en politique. Tous abondent dans ce sens : le charisme de la politicienne est beaucoup plus manifeste en privé. Les gens qui l’ont croisée à qui nous avons parlé décrivent une femme chaleureuse, drôle, rassembleuse, « ce qui transparaît moins à la télévision », avoue-t-on.

On disait à l’époque la même chose de Pauline Marois, la seule autre femme, hormis les intérims, à avoir occupé l’ingrate position de cheffe de l’opposition. Les femmes en politique souffriraient-elles encore d’un double standard ? « Elle fait face à des problèmes qui n’ont rien à voir avec sa féminité. La candidature des femmes, je ne pense plus que ce soit un problème. Au contraire, les partis rivalisent pour avoir le plus de femmes possibles dans leurs rangs », rétorque la journaliste Pascale Navarro, autrice de deux essais sur les femmes en politique.

Selon elle, le Québec a beaucoup évolué dans les dix dernières années sur cette question. Avec pour preuve l’indifférence par rapport à la fortune du mari de Dominique Anglade, quand pour Pauline Marois, il s’agissait d’un thème majeur. « On n’est pas allé voir sa maison [contrairement à Pauline Marois]. On n’a pas commenté son habillement, sa coupe de cheveux, son maquillage… Peut-être que ça arrive exceptionnellement, mais ce n’est pas du tout courant. De toute façon, ce serait irrecevable aujourd’hui, même pour les gens qui ne se disent pas féministes », souligne Pascale Navarro, qui croit que Dominique Anglade aurait plutôt intérêt à jouer avec parcimonie la carte de la féminité pour se démarquer sur certaines questions des quatre autres chefs.

Première femme noire

 

Jusqu’ici, Dominique Anglade ne met pas vraiment sa féminité en avant. Elle fait aussi peu mention du fait qu’elle est la première personne issue d’une minorité visible à diriger un grand parti au Québec. Il faut dire qu’au moment où elle s’est lancée dans la course à la chefferie, on raconte que plusieurs au sein du PLQ doutaient ouvertement que les électeurs francophones puissent voter pour une femme noire.

« Si Barack Obama a été élu aux États-Unis, je ne vois pas pourquoi Dominique Anglade ne serait pas élue au Québec. Les libéraux de Montréal regardent vraiment de haut l’électorat francophone », regrette un ancien militant du parti, qui a claqué la porte il y a quelques mois.

Toujours est-il que certains se posent encore la question, en voyant le Parti libéral toucher le fond dans l’électorat francophone. « Dans tous les cas, Dominique ne s’est jamais définie par la couleur de sa peau. Ce n’est pas comme ça qu’elle a été élevée. Elle ne se dérobe pas quand il est question de prendre la défense des immigrants, mais je n’ai jamais pensé qu’elle jouerait là-dessus », avance son amie Marie Sterlin, convaincue que les problèmes actuels du Parti libéral dépassent largement la personne de Dominique Anglade, et encore plus la couleur de sa peau.



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