L'argent fait-il le vote?

Selon Statistique Canada, le Québec comptait en 2020 quelque 1,9 million de citoyens gagnant moins de 25 000 $ par année.
Francis Vachon Le Devoir Selon Statistique Canada, le Québec comptait en 2020 quelque 1,9 million de citoyens gagnant moins de 25 000 $ par année.

Les démunis votent peu, voire pas du tout. Ce sont des gens comme Serge, croisé à l’entrée d’une épicerie pendant qu’il enfonce des canettes dans la gorge d’une déchiqueteuse pour lui faire recracher quelques dollars. « Je n’irai pas voter, lance-t-il. Pour moi, c’est du pareil au même. »

Ce sont aussi des gens comme Michel, que Le Devoir a rencontré à la laverie, assis à regarder sa lessive tourner dans la machine à laver, prisonnière du cycle de rinçage comme beaucoup d’autres le sont de la pauvreté. « C’est toujours les plus menteurs qui gagnent », dit-il avec dépit. Lui non plus ne se rendra pas aux urnes, convaincu que la démocratie fonctionne surtout pour les nantis.

Selon Statistique Canada, le Québec comptait en 2020 quelque 1,9 million de Serge et de Michel, des gens gagnant moins de 25 000 $ par année.

Les deux hommes traduisent le désintérêt électoral qui mine la participation démocratique des moins favorisés. Un article publié l’an dernier dans les Cahiers de recherche électorale et parlementaire de l’Université Laval quantifie le phénomène. Selon cette analyse, le taux de participation atteignait 80 % chez les diplômés universitaires en 2018, mais baissait à 60 % chez les citoyens moins scolarisés. Le revenu avait aussi une forte incidence sur la participation électorale puisque 60 % des gens disposant d’un revenu inférieur à 20 000 $ avaient boudé les urnes.

« Il n’y a pas de vote de classe au Québec ni au Canada, les plus démunis ne votent pas nécessairement pour les partis plus à gauche », analyse Valérie-Anne Mahéo, professeure adjointe au Département de sciences politiques et sociales de l’Université Laval. « En règle générale, les partis se soucient peu des personnes démunies parce qu’elles votent moins. Ç’a de grandes conséquences sur la démocratie et sur la valeur de la représentativité parce que les politiques publiques se façonnent sans elles à l’Assemblée nationale. C’est un cercle vicieux susceptible de perpétuer le cycle de pauvreté. »

« À quel endroit ils vont couper ? »

Malgré l’inflation, les belles journées de septembre ne coûtent pas plus cher qu’avant : Jean-Pierre Boudreau et Claude Dion en profitent pour papoter sur le trottoir, cigarettes au bec.

Le premier a 55 ans et travaille comme serveur à un jet de pierre du Château Frontenac ; le deuxième vit de l’aide sociale depuis que son médecin l’a déclaré invalide.

Les revenus de Claude atteignent à peu près 1500 $ par mois, soit bien en deçà du montant mensuel jugé viable pour la ville de Québec, chiffré en 2022 à environ 2400 $ nets par l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS). La chambre de l’homme de 61 ans, située au coeur du quartier Saint-Sauveur de Québec, à 550 $ par mois, gruge le tiers de son budget. « Au moins, le câble et l’Hydro sont fournis », précise M. Dion. Pour le reste, il doit composer avec une trentaine de dollars par jour.

« En faisant attention, on finit par boucler les deux bouttes », assure-t-il. Le gel des tarifs d’électricité préconisé par les libéraux ne lui serait pas d’une grande aide, puisque c’est son propriétaire qui acquitte la facture. Idem pour la suspension temporaire de la taxe sur l’essence promise par les conservateurs : Claude n’a pas les moyens d’avoir une voiture.

À côté de lui, Jean-Pierre Boudreau exhale la fumée de sa cigarette. « Je tire quand même un peu de la patte, moi aussi », reconnaît-il. Les plaisirs d’autrefois prennent de plus en plus l’allure de petits luxes pour cet hommequi a, contrairement à son compagnon, fréquenté l’école au-delà du secondaire. Les loisirs deviennent de plus en plus rares et certaines dépenses, comme l’achat d’une voiture, ont dû être repoussées en attendant des temps financièrement plus cléments.

Pourtant, Jean-Pierre travaille à temps plein — et à plus de 20 $ l’heureen comptant les pourboires. « Mon 1 et demie est rendu à 650 $. Si le loyer montait encore l’an prochain, j’aurais de la misère à l’absorber. »

Les baisses d’impôts voulues par la CAQ, les libéraux et les conservateurs pourraient l’aider : pourtant, malgré sa situation financière qu’il dit précaire, il n’en veut pas. « Ils nous parlent de baisser les impôts, mais à quel endroit ils vont couper ? En santé ? En éducation ? Ce n’est pas la place : c’est notre avenir », affirme Jean-Pierre.

Malgré leur pouvoir d’achat qui s’amenuise, l’environnement et la défense du français constituent les priorités des deux amis. Claude Dion votera pour le PQ « pour tout ce que ce parti-là a fait pour le Québec » ; Jean-Pierre Boudreau pour la CAQ, parce que « François Legault a assez de conviction » et qu’« il peut faire du bien à la province et au français, aussi ».

Dépression et chômage

 

À quelques rues de là, Adjo Vicencia Akafé revient du marché, des céleris-raves au fond de son sac. La femme de 51 ans habite à Vanier, aux abords de la paisible rivière Saint-Charles, mais sa vie connaît bien des remous depuis une dépression qui l’a laissée sans emploi depuis 2020.

« Rester à la maison pour recevoir l’argent du gouvernement, c’est difficile pour moi… mais je n’ai pas le choix », soupire cette Togolaise d’origine.

Elle calcule que ses différentes prestations lui donnent environ 450 $ par semaine. Mme Akafé et son fils de 22 ans se partagent un 4 et demie à 940 $. Sa fille, étudiante au cégep à Montréal, a aussi besoin d’aide financière.

« Au moins, nous sommes en sécurité, salue la mère célibataire. Ici, si tu n’as pas de nourriture, il y a des endroits où tu peux aller en chercher. Ça nous aide beaucoup. » En 2022, 1,3 million de personnes souffraient d’insécurité alimentaire modérée ou grave au Québec, selon un rapport publié récemment par l’Observatoire québécois des inégalités.

Mme Akafé espère que le prochain gouvernement songera à augmenter l’aide pour les plus démunis. Une victoire de la CAQ ou du PQ pourrait exaucer son souhait, puisque ces deux partis promettent d’envoyer un chèque aux Québécois s’ils prennent le pouvoir. La CAQ donnerait entre 400 $ et 600 $ aux gens gagnant moins de 100 000 $ ; l’allocation péquiste pourrait atteindre 1200 $, mais serait réservée aux gens dont le revenu est inférieur à 80 000 $.

« Toujours le même manège »

À l’entrée de l’Armée du salut, succursale de Vanier, un couple et une dame remplissent le coffre d’une voiture avec de la nourriture et des ustensiles.

« Je lui ai demandé une cigarette », indique Anne Douville, 33 ans, en pointant la femme qui pourrait être sa mère. « Je lui ai dit que j’étais un peu dans la misère et elle a accepté de nous aider. » Son chum, George Ouellet, 35 ans, nous raconte leurs déboires. « J’ai perdu ma job il y a deux semaines à Montréal. J’ai tout lâché pour venir ici. Je dors dans le bois, c’est la première fois de ma vie que je fais ça. »

George a quitté l’école en 3e secondaire. Depuis, il traîne son passé de toxicomane repenti comme un boulet. Au coin de son oeil droit, une larme est tatouée, marque d’une vie dont quelques épisodes semblent tristes à pleurer. « Je vis dans l’itinérance des fois, j’ai des mauvaises passes, raconte-t-il. Je ne vote pas parce que c’est toujours le même manège. »

Pourtant, il a déjà fait campagne aux côtés de Benoit Charette à ses débuts en politique, quand ce dernier se présentait pour le Parti québécois. La foi est aujourd’hui perdue. « Un parti ou un autre, c’est de la crosse. »

L’instauration d’un revenu minimum garanti pourrait éviter les affres de la rue au couple dans la fleur de l’âge. Le PQ et QS sont les seules formations à préconiser la mesure, tout comme l’augmentation du salaire minimum à 18 $ l’heure.

À leurs côtés, la dame, Lucie Hudon, explique avoir pris le couple sous son aile après l’avoir vu quêter dans la rue. Son choix, le 3 octobre, ira à Québec solidaire. « Je veux prendre soin des gens qui ne vont pas bien, parce qu’ils n’en ont pas, d’aide », conclut-elle.

À voir en vidéo