Les élections dans l’air de Rouyn-Noranda

La fonderie Horne à Rouyn-Noranda.
Photo: Adil Boukind Le Devoir La fonderie Horne à Rouyn-Noranda.

L’environnement, le thème électoral décisif ? C’est ce que demande la science et ce qu’espèrent de plus en plus de citoyens, particulièrement dans un contexte où les effets des changements climatiques s’accentuent au Québec. Le Pôle environnement du Devoir part donc à la rencontre de la population pour mesurer à quel point son vote sera influencé par les enjeux écologiques. Aujourd’hui : la qualité de l’air à Rouyn-Noranda.

La Fonderie Horne est présente partout à Rouyn-Noranda. Dans les esprits, dans le paysage urbain, dans les discussions, dans son histoire. Elle fournit des centaines d’emplois très bien payés, finance la culture, les sports, la recherche universitaire. Mais elle rejette aussi des contaminants dans l’air, dont de l’arsenic, qui infecte les terrains du quartier Notre-Dame, qui augmenterait les risques de cancer et qui compromettrait le développement des enfants.

À lui seul, le titre « Une mine, une ville » qui coiffe les panneaux historiques parsemés à travers Rouyn-Noranda résume toute la complexité du débat entourant la qualité de l’air de la métropole abitibienne. « Le problème, c’est que cette mine-là a construit la ville », relève Benoît Bureau, un médecin qui habite en contrebas de la fonderie.

« Les gens ne veulent pas qu’elle ferme. Ils veulent qu’elle arrête de polluer », explique le médecin, qui se dit lui-même inquiet pour sa santé et celle de ses proches. « Hier, la fumée [qui s’échappait de la fonderie] était jaune et ça goûtait le soufre », rapporte-t-il en lavant sa voiture à l’extérieur de chez lui.

Selon l’entente actuelle, la Fonderie Horne, propriété de la multinationale Glencore, a le droit de produire des émissions moyennes annuelles d’arsenic de 100 nanogrammes par mètre cube (ng/m3) d’air, soit 33 fois plus que la norme québécoise de 3 ng/m3.

En 30 ans de pratique, Benoît Bureau dit avoir diagnostiqué bien des cancers chez ses concitoyens. « J’en ai vu, des cancers du poumon chez des gens qui ne fumaient pas. On se doutait [avec mes collègues] qu’il se passait quelque chose. »

Ce n’est toutefois qu’en mai 2019 que les résultats d’une étude de biosurveillance ont confirmé que des concentrations d’arsenic quatre fois plus élevées se trouvaient dans les ongles des résidents du quartier Notre-Dame que dans ceux de la population témoin d’Amos.


Puis, en mai 2022, on apprenait que l’incidence de maladies pulmonaires obstructives chroniques, de cancers du poumon et de naissances de bébés de faible poids était plus élevée à Rouyn-Noranda qu’ailleurs au Québec. Et le mois suivant, Radio-Canada révélait que ces données auraient dû être dévoilées à la population dès mai 2019, mais qu’elles ont été retirées à la dernière minute par l’ex-directeur national de santé publique Horacio Arruda.

L’environnement en premier

Des révélations pour le moins inquiétantes qui ont propulsé la question au-devant de l’actualité québécoise. Mais elle fait partie prenante du paysage de Rouyn-Noranda depuis bien des années. « J’ai l’impression qu’on parle beaucoup de ça dans le reste du Québec en ce moment, mais ici, on a appris à vivre avec », relève Marilou Lefebvre, croisée la semaine dernière sur le campus de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT).

S’attaquer à la Fonderie, c’est comme mordre la main qui nous nourrit, illustre-t-elle, en rappelant que le géant suisse Glencore finance de nombreux projets dans la ville. « On est pris entre l’arbre et l’écorce, souligne-t-elle. L’industrie minière contribue beaucoup au développement des régions, mais aussi à la pollution. »

Le 3 octobre, c’est le dossier plus général de l’environnement — et non seulement celui de la qualité de l’air à Rouyn-Noranda — qui orientera le choix de l’adjointe administrative de 33 ans et qui lui fera noircir le cercle adjacent au nom de la députée solidaire sortante, Émilise Lessard-Therrien.

Photo: Adil Boukind Le Devoir «La solution, ce n’est pas de ne pas en parler, mais c’est de régler [la situation] une fois pour toutes», affirme Émilise Lessard-Therrien. 

Samuel Mainville, un étudiant en enseignement au secondaire, souhaite également offrir un deuxième mandat à la jeune députée de 30 ans. Et pour lui aussi, c’est l’enjeu plus général de l’environnement qui guidera son choix. La qualité de l’air le préoccupe, certes, mais aussi la transition énergétique, les habitudes de vie et la décroissance. Des facteurs interreliés, croit-il.

« Laisser [le dossier de la Fonderie] entre les mains d’un gouvernement pour qui l’environnement n’est pas la priorité » est inquiétant, dit le jeune homme de 27 ans.

Emplois et économie avant tout

 

À l’occasion du lancement de la nouvelle campagne de financement de l’UQAT, la semaine dernière, plusieurs membres du milieu des affaires étaient réunis sur le campus universitaire de Rouyn-Noranda.

« Mon choix est fait, je vote pour la CAQ [Coalition avenir Québec] », nous a lancé un homme travaillant dans le domaine financier, mais qui n’a pas voulu se nommer afin de préserver le caractère secret de son vote. À ses yeux, le thème électoral décisif est sans conteste l’économie.

Quant à l’enjeu de la qualité de l’air, il est « présent depuis de nombreuses années, mais est médiatisé maintenant », souligne-t-il, en ajoutant que d’importants investissements ont été effectués pour « rectifier la situation ». « Il faut continuer d’accompagner l’entreprise pour qu’elle améliore son bilan environnemental », soutient-il.

Près de la guérite marquant l’entrée de l’immense complexe industriel formant la seule fonderie de cuivre en activité au Canada, Michaël Prévost, qui travaille comme contractant dans l’installation quasi centenaire, dit ne pas encore savoir à qui il donnera son vote.

Mais une chose est certaine à ses yeux : on parle trop de la qualité de l’air. « Il faudrait changer de sujet et parler davantage des emplois », lance-t-il, en disant croire qu’il est adéquatement équipé pour travailler en sécurité dans la fonderie.

« Rouyn, ce n’est pas Tchernobyl »

Celui qui tente cet automne de se faire élire sous la bannière de la CAQ dans la circonscription de Rouyn-Noranda–Témiscamingue, l’ancien député libéral et actuel conseiller municipal à Rouyn-Noranda Daniel Bernard, croit toutefois qu’il faut recentrer le débat sur la qualité de l’air.


« On a un problème de santé publique qui doit être réglé pour un quartier, [le quartier Notre-Dame]. Mais le reste de la ville est sécuritaire », souligne-t-il. « Rouyn, ce n’est pas Tchernobyl. »

Photo: Adil Boukind Le Devoir «On a un problème de santé publique qui doit être réglé pour un quartier, [le quartier Notre-Dame]. Mais le reste de la ville est sécuritaire», souligne Daniel Bernard. 

En contexte de pénurie de main-d’oeuvre, l’attractivité de toute la région pâtit de cette « image qui a été dénaturée de la réalité », dit-il, en rejetant la responsabilité sur son opposante solidaire, Émilise Lessard-Therrien.

Bien que la qualité de l’air soit un « dossier majeur », la population est également préoccupée par le manque de travailleurs, les soins de santé et la crise du logement, estime M. Bernard. Un tout nouveau centre de radio-oncologie vient d’ailleurs d’être construit au centre de Rouyn-Noranda, mais n’a toujours pas ouvert ses portes faute de technologues prêts à y travailler. « Il faut rassurer les gens », mentionne le candidat caquiste.

Régler la situation

 

Mais pour Émilise Lessard-Therrien, « la solution, ce n’est pas de ne pas en parler, mais c’est de régler [la situation] une fois pour toutes ». Selon elle, la voie de sortie se trouve sur le plan politique. « [La Fonderie] joue dans le carré de sable qu’on lui donne, et en ce moment, le carré de sable lui permet de jouer à 33 fois la norme québécoise », déplore-t-elle.

Le gouvernement de la CAQ a annoncé en août vouloir réduire les rejets d’arsenic de la fonderie à 15 ng/m3dans un horizon de cinq ans, un plan jugé réaliste par Glencore. De son côté, Québec solidaire (QS) veut forcer l’entreprise à atteindre la norme québécoise de 3 ng/m3 d’ici quatre ans. Pour la porte-étendard de QS, l’heure n’est pas au compromis. « Pourquoi on serait moins exigeant qu’ailleurs ? » demande-t-elle.

Pendant ce temps, Daniel Bernard se défend de ne pas être monté aux barricades plus tôt pour restreindre le droit de polluer alloué à la Fonderie Horne alors qu’il faisait partie du gouvernement Charest de 2003 à 2007, puis de 2008 à 2012. « Je n’étais plus là » au moment de la signature de l’entente de 2007 avec Glencore, argue-t-il, en faisant référence aux quelques mois où il a perdu son poste de député.

Aujourd’hui, Émilise Lessard-Therrien croit que les gens de Rouyn-Noranda sont en train d’écrire l’histoire. « On trace des lignes importantes pour le futur », dit la députée solidaire, en spécifiant que d’autres régions regardent attentivement comment le dossier sera réglé. « En ce moment, c’est vrai qu’il nous vente dans la face, mais tantôt, il va nous venter dans le dos », répond-elle à ses détracteurs. « On va être reconnus comme des gens qui se sont tenus debout, et ça, c’est très attractif. »

Division

 

À l’ombre des deux cheminées de la fonderie qui surplombent la ville, l’enjeu continue de diviser la population ; certains évoquent même l’apparition d’une fracture sociale entre jeunes et moins jeunes, entre ceux travaillant dans l’industrie minière et d’autres davantage préoccupés par l’environnement.

Mais dans le commerce Le bocal à bonbons, sis sur l’avenue principale, la dissension prenait plutôt des airs bon enfant la semaine dernière. Derrière son comptoir, la propriétaire des lieux, Chantal, qui prévoit voter pour la CAQ et dont le frère travaille à la fonderie, réclamait une meilleure qualité de l’air. « Mais c’est utopique de penser qu’elle peut se rapprocher de la norme du jour au lendemain. »

À ses côtés, sa fille Zoé Lafrenière hésitait encore — comme plusieurs — entre la CAQ et QS. « Émilise, elle a la pédale à fond, elle est pas mal axée sur l’environnement, mais il ne faut pas oublier l’économie », faisait-elle valoir. Lorsque les nuances apparaissent, est-ce donc si facile d’isoler une seule question électorale décisive ?



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