Les cinq chefs jouent du coude

Les cinq chefs de parti ont croisé le fer jeudi soir lors du premier débat télévisé, où les attaques ont fusé de toute part.
Photomontage: Le Devoir Les cinq chefs de parti ont croisé le fer jeudi soir lors du premier débat télévisé, où les attaques ont fusé de toute part.

Après un mandat caquiste marqué par des réformes contestées en matière d’immigration et de langue, le premier débat des chefs de la campagne électorale a donné lieu, jeudi soir, à des échanges nourris sur ces deux sujets. Cette joute à cinq a été ponctuée de plusieurs moments cacophoniques qui ont forcé l’animateur à couper des micros.

Sur l’immigration, François Legault a défendu sa décision de maintenir le nombre d’immigrants reçus à 50 000 par année. « Le devoir du premier ministre du Québec c’est d’arrêter le déclin du français », a-t-il lancé.

Le chef péquiste, Paul St-Pierre Plamondon, qui veut réduire ce nombre à 35 000 personnes par année, l’a accusé de conserver les mêmes seuils que Jean Charest et Philippe Couillard. « Vous avez perdu le contrôle de l’immigration », a-t-il dit en ajoutant que ses politiques condamnent le français à un déclin.

Gabriel Nadeau-Dubois a soutenu que ses deux adversaires « font semblant de ne pas être d’accord ». Québec solidaire (QS) mise sur la régionalisation de l’immigration et la francisation en milieu de travail.

« Je suis sûr que ça peut marcher », a-t-il dit en situant les seuils qu’il vise entre 60 000 et 80 000.

Dominique Anglade a affirmé que l’immigration était une richesse. Elle a reproché à M. Legault ses déclarations controversées faisant un lien entre l’immigration et la violence.

« Je pense qu’on est tous les deux d’accord que l’immigration, c’est une richesse », a répondu le caquiste. « Je ne suis pas sûre », a dit Mme Anglade.

M. Legault s’est défendu de ses propos. « Ce que j’ai dit, c’est que tous les États dans le monde doivent s’assurer que les nouveaux arrivants soient intégrés aux valeurs où ils s’en vont », a répondu M. Legault.

M. Duhaime est resté flou sur la façon dont il s’y prendrait pour faire en sorte que les nouveaux arrivants partagent les « valeurs communes » qu’il juge importantes à leur accueil au Québec. En point de presse, il a par la suite évoqué des entrevues préalables.

La protection de la langue française a aussi donné lieu à des échanges nourris.

Dominique Anglade a reproché à Québec solidaire son appui à la loi découlant du projet de loi 96, qui a réformé la Charte québécoise de la langue française. « Vous avez trahi vos principes, a-t-elle dit. […] Le jour où vous avez voté pour cette loi, vous avez cessé d’être solidaires. »

Éric Duhaime, qui courtise activement la communauté anglophone, s’en est pris à Mme Anglade. « You betrayed English Quebeckers on that bill », a dit Duhaime.

Paul St-Pierre Plamondon a accusé M. Legault d’être « l’auteur de l’anglicisation la plus rapide de l’histoire du Québec ». « Réalisez-vous que ça n’a aucun sens ! » a-t-il lancé. Le chef de la Coalition avenir Québec (CAQ) a reproché à Paul St-Pierre Plamondon d’être « défaitiste ».

Même s’il s’agit d’un «projet légitime», François Legault s’est «absolument» engagé à ne jamais tenir de référendum sur l’indépendance du Québec, jeudi. Selon lui, le PLQ n’a «plus le monopole d’être contre la souveraineté».«PSPP» a accusé la CAQ d’être un parti de «dépendantistes». «Ils demandent des choses fondamentales. […] Ils n’obtiennent que des refus, et ensuite, ils disent: continuons», a-t-il soulevé.

Taxes pour le climat

François Legault a vite tiré à boulets rouges jeudi soir sur les « taxes orange » proposées par Québec solidaire, à commencer par celle de 15 % sur les véhicules énergivores. Les acheteurs d’une Toyota Camry paieraient une « taxe orange » de 4800 $ ; les acheteurs d’une fourgonnette, 7500 $, a-t-il illustré. « La classe moyenne, ce n’est pas des gros riches qu’il faut taxer », a fait valoir le chef caquiste, avant d’égratigner les impôts sur l’actif net et sur les successions de plus d’un million qui sont dans les cartons de QS.

« Mille dollars par million, après le premier million, je n’appelle pas ça de l’abus », a soutenu le porte-parole du parti politique de gauche, Gabriel Nadeau-Dubois. « Ça, ça veut dire que le 5 % le plus riche au Québec va devoir, avec Québec solidaire, en faire un peu plus. Ça dérange beaucoup M. Legault. Moi, je pense que c’est juste et équilibré », a-t-il déclaré, tout en prenant grand soin d’ajouter que « pour 95 % des gens qui nous écoutent ce soir, cette affaire-là ne changera rien à part qu’ils vont avoir des meilleurs services de santé, des meilleurs services d’éducation ».

Aux yeux d’Éric Duhaime, la campagne électorale de QS a vite pris l’allure d’un « striptease de taxes ». « C’est ce qui est hallucinant avec Québec solidaire, c’est chaque fois qu’il y a un problème, il y a une taxe », a déploré le chef du Parti conservateur (PCQ). Pour sa part, les conservateurs proposent une suspension de la taxe de vente du Québec sur l’essence afin de donner un répit aux automobilistes québécois, frappés de plein fouet par l’inflation.

Gabriel Nadeau-Dubois a invité Éric Duhaime, qui a un programme environnemental semblable à celui de M. Legault, « mais sur les stéroïdes », à briguer le poste de gouverneur de l’État pétrolier américain du Texas. « Vous allez être vraiment à votre place », a-t-il laissé tomber. « Moi, je ne vous dirais jamais de vous présenter à Cuba », a rétorqué M. Duhaime.

« Le pire confineur »

Jeudi, François Legault s’est défendu d’avoir imposé pendant deux ans des mesures sanitaires pour combattre la pandémie de COVID-19. Selon Éric Duhaime, le premier ministre sortant est ainsi devenu « le pire confineur du continent ». « Vous avez été le premier ministre du confinement », a résumé le chef conservateur lors d’un échange corsé avec M. Legault.

« J’ai fait ça pour sauver des vies », a répliqué le chef caquiste. Selon lui, M. Duhaime joue un jeu dangereux en critiquant les resserrements sanitaires. « Moi, je comprends que les citoyens étaient tannés. Mais qu’un leader comme vous, pour gagner des votes, n’appuie pas les mesures… Vous avez tiré dans le fond de la chaloupe. C’est irresponsable », a-t-il souligné.

Tour à tour, les chefs ont attaqué le modèle de soins pour aînés de la CAQ, au sortir d’une pandémie qui a enlevé la vie à des milliers de personnes hébergées dans des CHSLD. Ceux-ci « ne sont pas climatisés, ne sont pas rénovés », a déploré Paul St-Pierre Plamondon.

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Liberté universitaire

 

Interrogés par Pierre Bruneau sur l’éducation, les chefs des deux partis indépendantistes, Paul St-Pierre Plamondon et Gabriel Nadeau-Dubois, se sont accrochés sur la liberté universitaire. « Dans quelle société on vit s’il y a des mots qu’on ne peut plus utiliser », a dit « PSPP », invitant « GND » à nommer un livre fétiche de Pierre Vallières.

« Bien sûr, on peut dire le nom du livre de Pierre Vallières Nègres blancs d’Amérique », a affirmé M. Nadeau-Dubois, selon qui, toutefois, « les gens ne me parlent pas de ça, ils parlent du manque de profs ».

Toujours en matière d’éducation, François Legault a reproché à Éric Duhaime de faire renaître l’austérité libérale en promettant des coupes de « dix milliards ». « La principale coupure qu’on veut faire, c’est les subventions aux entreprises », a rétorqué le chef du PCQ.

L’animateur du débat a, à un certain moment, demandé à M. Duhaime — qui a été incapable de payer à temps ses comptes de taxes municipales ou encore d’électricité, a-t-on appris au fil des derniers jours — s’il proposait de gérer les finances publiques comme ses finances personnelles. La question est tombée à plat.

Le débat s’est terminé calmement sur une rare unanimité : les cinq chefs se sont dit d’accord que la violence, comme elle s’est parfois manifestée pendant cette campagne électorale, n’avait pas sa place dans le débat politique et qu’ils partageaient tous une responsabilité pour trouver des moyens d’y mettre fin.

Avec Marie-Paul Rouleau



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