Une joute CAQ-QS se joue à Sherbrooke

La caquiste Caroline St-Hilaire (à gauche) réussira-t-elle à déloger la solidaire Christine Labrie?
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne et Lisa-Marie Gervais Le Devoir La caquiste Caroline St-Hilaire (à gauche) réussira-t-elle à déloger la solidaire Christine Labrie?

La circonscription de Sherbrooke est le théâtre d’un duel entre caquistes et solidaires. La candidate choisie par François Legault saura-t-elle déloger la députée sortante de Québec solidaire, qui avait causé la surprise il y a quatre ans ? État des lieux.

« Je suis allée dire à la télévision que Christine Labrie, de QS, avait fait du bon travail, mais… j’aime aussi la CAQ ! »

Assise sur un banc de parc près du lac des Nations, la retraitée Suzanne Larkin n’hésite pas à ouvrir son coeur à la candidate locale de la Coalition avenir Québec (CAQ), Caroline St-Hilaire. Aussi candide qu’elle soit, cette déclaration semble parfaitement incarner le duel qui se dessine dans cette circonscription détenue par Québec solidaire (QS), que plusieurs comparent à un petit village gaulois dans une Estrie toute caquiste. Selon les plus récents sondages, le vent pourrait toutefois tourner en faveur du parti au pouvoir depuis 2018.

Les deux candidates refusent de céder à la métaphore guerrière. « Je ne fais pas campagne contre madame », affirme Caroline St-Hilaire, qui évite de nommer son adversaire comme le fait très souvent le chef de son parti, François Legault. « Je ne le sens pas comme un combat, ce ne serait pas une bonne motivation. Je suis revenue en politique parce que j’aime vraiment servir, et il n’y a pas un matin où je ne suis pas contente de mon choix. »

De son côté, la députée sortante Christine Labrie ne se dit pas du tout surprise que la CAQ veuille la déloger. « J’ai senti, depuis quatre ans, à quel point je les dérangeais. J’ai mis en évidence les lacunes de leurs ministères, j’ai soulevé des problèmes […] C’était certain qu’ils allaient vouloir me tasser », soutient-elle. « Pour la CAQ, on est une anomalie en Estrie. »

Un combat de terrain

 

Selon les plus récentes projections de Qc125, la CAQ aurait sept points d’avance sur QS. « C’est une lutte serrée, et on sait que la campagne va beaucoup se jouer sur le terrain », soutient Emmanuel Choquette, professeur de communication politique à l’Université de Sherbrooke. Et ça, les deux candidates le savent : leur « ring », conviennent-elles, ce sont les rues de leur circonscription.

Assise à l’ombre d’un préau non loin du lac des Nations, Caroline St-Hilaire raconte avoir commencé à faire campagne au début juin, dès l’annonce de sa candidature. « J’étais consciente que je devais aller à la rencontre des gens, d’abord pour leur expliquer que j’étais rendue ici », dit la politicienne aguerrie, qui a été mairesse de Longueuil pendant huit ans, mais qui habite maintenant Austin, en Estrie. « Je ne suis vraiment pas bonne quand je ne sais pas de quoi je parle, alors quand je rencontre les gens, je m’imprègne et je deviens une bonne ambassadrice. »

Pourtant, si certains la reconnaissent pour l’avoir vue à la télé ou comme mairesse, Caroline St-Hilaire a encore du chemin à faire pour se faire connaître, selon ce qu’a pu constater Le Devoir. « Moi, je vais voter pour Legault », a dit un homme promenant son chien, sans pouvoir nommer la candidate qui représente la CAQ dans Sherbrooke.

En cette douce soirée au parc London, un coin de la ville à l’ambiance communautaire, les familles sont venues chercher leurs paniers de produits bios. C’est là que la députée Christine Labrie commencera son porte-à-porte, un territoire conquis pour elle, lui fait remarquer la journaliste du Devoir, qui se fait répondre du tac au tac par un bénévole : « Tout Sherbrooke est un territoire conquis par Christine ! »

Dans les rues, la candidate de QS a surtout récolté des « bravo pour ce que vous faites ! » et des « pas besoin de me faire ton speech, je vote pour toi ! ». Après un premier mandat de quatre ans, Christine Labrie semble jouir d’un fort capital de sympathie.

« Une campagne, ça ne devrait pas être un concours de popularité. C’est l’occasion de réfléchir au projet de société », indique toutefois la candidate solidaire. « J’ai démontré à quel point j’étais prête à me battre pour les gens d’ici, qu’ils aient voté pour moi ou non. »

Il reste qu’après un premier mandat, « les racines de Québec solidaire ne sont pas très profondes dans Sherbrooke », observe le professeur Emmanuel Choquette. Au cours des 30 dernières années, la circonscription, qui a été celle de l’ex-premier ministre Jean Charest pendant 14 ans, a en effet alterné entre les libéraux et les péquistes, jusqu’à ce que QS cause la surprise aux élections de 2018.

Le vote des jeunes

 

Certes, ici, la gauche a le vent dans le dos depuis quelques années. Il y a eu d’abord la vague orange au fédéral, qui a porté le Nouveau Parti démocratique au pouvoir. Aux élections municipales, c’est une mairesse progressiste, Évelyne Beaudin, qui s’est fait élire, elle qui représentait Sherbrooke citoyen, parti pour lequel Christine Labrie a elle-même été candidate en 2017.

La « machine » de QS et tout son arsenal de bénévoles — au moins 500, nous dit-on — semblent plus que jamais galvanisés. En particulier les jeunes.

Sur le campus de l’Université de Sherbrooke, les idées de Québec solidaire ont la cote, a constaté Le Devoir, qui a sondé une dizaine d’étudiants profitant d’un bain de soleil. « J’aime Christine Labrie. Tout ce qu’elle dit, elle le fait. Il n’y a pas de pièce de théâtre », a indiqué Laurianne Huard, étudiante en psychologie.

Caroline St-Hilaire ne s’inquiète pas du vote de cette frange de la population. « On m’avait tellement dit que les jeunes étaient QS, mais ce n’est pas vrai. Ils sont déçus de QS et tannés qu’on les tienne pour acquis, comme si tous les jeunes étaient un groupe homogène. »

Selon la candidate de la CAQ, Québec solidaire, qu’elle qualifie de « parti d’idéologues », n’a pas l’apanage des projets concrets. Amenée à commenter la promesse d’une nouvelle école secondaire pour Sherbrooke, que le gouvernement Legault refusait pourtant encore au début de l’été, la candidate caquiste croit que cet engagement est parfaitement justifié : « L’opportunisme, si ça paye Sherbrooke, je suis partante. »

Aux abords du lac des Nations, Suzanne Larkin, que Caroline St-Hilaire a patiemment tenté de convaincre, semble aussi indécise qu’au début de sa conversation avec la candidate, à qui elle lance spontanément : « Tu as quand même une bonne adversaire. » S’adressant ensuite au Devoir, elle ajoute : « La CAQ est un bon parti, mais… vraiment, va falloir qu’elle travaille fort contre Christine Labrie. »

À voir en vidéo