Vers une nouvelle bataille libérale-autoritaire ?

Selon les chercheurs, le premier ministre a joué le jeu de la politique de la division cette semaine en lançant l’idée selon laquelle l’arrivée de plus de 50 000 immigrants par année poserait une menace à la paix au Québec.
Justin Tang La Presse canadienne Selon les chercheurs, le premier ministre a joué le jeu de la politique de la division cette semaine en lançant l’idée selon laquelle l’arrivée de plus de 50 000 immigrants par année poserait une menace à la paix au Québec.

« Dérapage », pour l’un, « amalgame dangereux » pour l’autre : les réactions ont fusé de toutes parts après que François Legault eut évoqué des risques pour la langue française et les valeurs chères aux Québécois si le nombre d’immigrants admis dépasse les capacités d’intégration du Québec.

« Les Québécois sont pacifiques. Ils n’aiment pas la chicane. Ils n’aiment pas les extrémistes. Ils n’aiment pas la violence. Donc, il faut s’assurer qu’on garde ça comme c’est là actuellement », a déclaré le chef de la Coalition avenir Québec (CAQ) mercredi après-midi. François Legault a vite assuré à ses abonnés Twitter ne « pas [avoir] voulu associer l’immigration à la violence », se disant « désolé si [ses] propos ont porté à confusion ».

Le premier ministre avait en tête non pas des actes de violence commis par des « extrémistes » religieux issus de l’immigration, mais plutôt par des « extrémistes » de droite anti-immigration, en France et en Allemagne, a précisé sa garde rapprochée.

Axe de compétition électorale

 

En moins de deux, la sortie de François Legault a accentué le « clivage libéral-autoritaire » qui structure désormais le vote des Québécois.

En effet, l’« opposition culturelle autour de la protection de l’environnement et de l’accueil et l’intégration des immigrants » a pris le dessus sur le clivage économique « gauche-droite »et le clivage constitutionnel « oui-non », selon les chercheurs Éric Bélanger, Jean-François Daoust, Valérie-Anne Mahéo et Richard Nadeau.

« Le recul du débat constitutionnel […] a graduellement amené l’opinion publique et les acteurs politiques du Québec à se tourner vers les principaux enjeux liés aux transformations du capitalisme, c’est-à-dire, d’une part, la hausse des flux migratoires et, d’autre part, l’accélération des changements climatiques », expliquent-ils dans l’ouvrage Le nouvel électeur québécois (Presses de l’Université de Montréal, 2022).

Le « clivage libéral-autoritaire », « c’est vraiment un clivage de valeurs. C’est une opposition gauche-droite de nature plus culturelle, donc de valeurs », ajoute le professeur au Département de science politique de l’Université McGill Éric Bélanger dans un entretien avec Le Devoir.

La CAQ et Québec solidaire (QS) se sont positionnés, chacun à leur bout, dans l’axe libéral-autoritaire en 2018. Ils s’y trouvent toujours quatre ans plus tard.

En plus d’un clivage libéral-autoritaire, les chercheurs voient des « signes clairs » d’un « clivage générationnel » et d’un « clivage éducationnel » au sein de l’électorat québécois. Premièrement, les Québécois moins éduqués votent davantage pour la CAQ, tandis que les électeurs plus éduqués s’éparpillent entre les autres partis. Deuxièmement, les Québécois moins âgés votent davantage pour QS, tandis que les électeurs plus âgés s’éparpillent entre les autres partis, ont constaté les politologues après avoir tourné dans tous les sens les résultats d’un vaste sondage effectué au lendemain du scrutin de 2018.

« Le clivage générationnel et le clivage éducationnel vont de pair avec les opinions sur les deux enjeux émergents : les plus jeunes sont les plus préoccupés par l’environnement et sont les plus ouverts à la diversité culturelle. Les moins éduqués sont les moins préoccupés par l’environnement et les moins ouverts à la diversité », résume le professeur Éric Bélanger. Selon lui, « 2022, pourrait être l’occasion de voir ces tendances-là devenir plus lourdes ».

CAQ, autoritaire

 

Après avoir interdit le port de signes religieux chez les policiers, les juges, les gardiens de prison ainsi que les enseignants (Loi sur la laïcité de l’État issue du projet de loi 21), instauré un test des valeurs démocratiques et des valeurs québécoises aux candidats à l’immigration et renforcé la Charte de la langue française (Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français, du projet de loi 96), la CAQ plaide maintenant pour l’accueil de 50 000 immigrants par année (comparativement à 35 000 pour le PQ, entre 60 000 et 80 000 pour QS et 70 000 pour le PLQ), ainsi que des pouvoirs accrus en matière d’immigration de la part du gouvernement fédéral. Il en va de « la survivance du français en Amérique », a répété François Legault cette semaine.

QS, libéral

 

Les porte-parole de QS, Gabriel Nadeau-Dubois et Manon Massé, ont pour leur part présenté leur plan de réduction de gaz à effet de serre (GES), « Vision 2030 ». Il s’agit du « plan de lutte contre les changements climatiques le plus ambitieux, rigoureux et transparent jamais présenté à la population québécoise par un parti politique », ont-ils soutenu.

Libéral et autoritaire à la fois ?

Il y a des électeurs qui font le grand écart sur l’axe libéral-autoritaire. François en est la preuve vivante. Le Devoirl’a rencontré dans la circonscription de Brome-Missisquoi cette semaine. Il souscrit à la fois au discours de la CAQ sur l’immigration et au discours de QS sur l’environnement. Il ne votera toutefois ni pour l’un ni pour l’autre. « Les partis ne sont pas assez enclins à parler d’environnement et de réduction des GES, surtout la CAQ. Je trouve qu’ils sont déconnectés. Et Québec solidaire, à cause de leur vision tellement à gauche, je ne suis pas capable », dit-il sur son vélo électrique en bordure du chemin Stagecoach, à Brome. François songe à appuyer le Parti québécois (PQ) le 3 octobre prochain. « Je suis indépendantiste de nature », fait-il valoir avant d’appuyer sur les flancs de sa monture électrique.

Politique de la division

 

Cette semaine, François Legault a (volontairement ou involontairement) joué le jeu de la politique de la division (« wedge politics ») non seulement en lançant l’idée selon laquelle l’arrivée de plus de 50 000 immigrants par année poserait une menace à la paix au Québec, mais également en mettant dos à dos les non-intellectuels et les « intellectuels » — qui sont les seuls à appuyer la réforme du mode de scrutin, selon lui —, puis les résidents de Québec et de Montréal — qui regardent de haut le projet de troisième lien, toujours selon lui.

Pourquoi Legault « clive »-t-il — ou, dans la langue des stratèges politiques, wedge-t-il — alors que la CAQ figure au premier rang des intentions de vote (40 %), loin devant le Parti libéral du Québec (18 %), QS (15 %), le Parti conservateur du Québec (15 %) et le PQ (10 %) ? Éric Bélanger soupçonne le chef caquiste, qui y est allé « mollo » durant la première semaine, d’avoir cherché à « abattre ses cartes » pour notamment réaffirmer sa politique d’immigration avant le Face-à-face de TVA (15 septembre) et le Débat des chefs de Radio-Canada (22 septembre)… et après le début « relativement bon » de la campagne du chef conservateur, Éric Duhaime. « En tout cas, dans la région de Québec [la CAQ a senti la] nécessité de réagir à la campagne de M. Duhaime », mentionne le politologue, avant d’ajouter : « On ne savait pas trop à quoi s’attendre. »

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