La part du politique en chanson

Une petite ondée frappe les membres de Loco Locass. Écorchée par un éditorialiste de La Presse, pastichée par Jean Charest qui en est pourtant la principale cible, leur chanson intitulée Libérez-nous des libéraux est jugée à l'aune de l'actualité. N'est-ce pas là le lot de toute chanson engagée?

Le Parti libéral tente de se relancer après un passage à vide et a transformé lundi le réquisitoire en Libérez-nous du statu quo, lors d'un discours prononcé devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. Dans La Presse, les crocs de la chanson sont considérés comme trop acérés: l'attaque serait trop systématique par rapport aux réelles gaffes du parti de Jean Charest, moins nombreuses que ce que laisse entendre la chanson.

La chanson Libérez-nous des libéraux a été lancée sur Internet en mai 2004, après une année «de réingéniaiserie», comme le trio l'écrivait à l'époque. Loco Locass voulait être «l'amplificateur du citoyen qui sacre dans la rue contre les libéraux.» C'était au moment où Charest récoltait son surnom de Patapouf 1er.

Au bout du fil, Batlam a expliqué hier «que lorsque tu fais de la chanson politique, tu t'inscris dans l'actualité au fil des jours et ça vieillit assez vite. Tout ce qu'on a annoncé ne s'est pas réalisé, l'attaque demeure toutefois pertinente. Ce gouvernement a fonctionné a contrario des intérêts du Québec depuis le début de son mandat.» Batlam continue de dire que le slogan Libérez-nous des libéraux a cristallisé l'opinion des Québécois.

Il faut se demander, surtout eu égard aux divers degrés de métaphore que véhiculent les textes engagés, s'il est possible de mesurer le contenu des textes de chansons politiques en fonction de l'actualité. La création, surtout si elle participe du genre du réquisitoire, peut-elle être évaluée de la même manière qu'un texte d'information, avec le même degré de précision? Pour Batlam, la réponse ne fait pas de doute: la chanson «n'est pas un éditorial ou une lettre ouverte».

Une tradition de chansons politiques

Libérez-nous des libéraux rejoint le firmament des nombreuses chansons dont la part politique semble aussi importante que l'apport musical. Depuis le XVIIIe siècle, les chansons satiriques à contenu politique sont courantes. Si elles évitaient la controverse, les chansons des Patriotes comportaient des thématiques rurales. L'une d'elles prendra pour les Québécois une résonance particulière après la conquête britannique: À la claire fontaine deviendra l'hymne des Patriotes pendant la révolte de 1837-1838. Les vers: «Il y a longtemps que je t'aime/Jamais je ne t'oublierai» sont à entendre comme un chant d'amour adressé à la mère patrie. En comparaison, au siècle suivant, le militantisme de «Ça va venir, découragez-vous pas», de la Bolduc, tient lieu d'énoncé pamphlétaire.

À la claire fontaine ne saurait être plus loin de Libérez-nous des libéraux. Or les deux chansons sont reliées par l'histoire. Robert Léger, historien de la chanson québécoise joint hier au téléphone, rappelle qu'au XIXe siècle existait une importante tradition de chansons politiques. «C'était ni plus ni moins que de l'information et de l'éditorial sur les soubresauts de la vie politique. Ces chansons ne sont pas passées à l'histoire parce qu'elles étaient tellement ponctuelles. C'était pour dénoncer tel scandale, préciser certains faits. Des chansons répondaient à d'autres pour répliquer. Il y avait un échange de points de vue éditoriaux sur la politique, par auteurs-compositeurs interposés. C'est plein de chicanes de clocher.» Autre tradition: les chansons d'élections mettaient aussi du piquant dans les campagnes électorales.

La chanson de Loco Locass «est vraiment dans la même tradition», selon Léger. «À ce point évoquer des choses aussi précises, il n'y a pas eu beaucoup de chansons à le faire depuis le XIXe siècle. C'est bâti sur le même modèle, le même format», ajoute l'ancien membre de Beau Dommage. De mémoire, Léger cite aussi Lettre de Ti-Cul Lachance à son premier sous-ministre, de Vigneault, lancée en 1977. «Il ne la chante plus, mais elle répondait à des événements très précis», souligne l'historien.

La chanson de Loco Locass a récemment été remise sous les feux de la rampe, lors de la soirée des Masques. L'hymne incisif a été écrit après la campagne électorale du printemps 2003, en réponse aux promesses électorales de Charest. En ce sens, elle a toutes les chances d'être moins actuelle aujourd'hui sans que son impact en soit diminué.