La CAQ, le parti de la banlieue?

Les projections électorales — qui se veulent bien sûr préliminaires — accordent une avance encore plus forte à la CAQ sur ses adversaires, notamment grâce à sa mainmise sur les intentions de vote dans les banlieues des grands centres.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les projections électorales — qui se veulent bien sûr préliminaires — accordent une avance encore plus forte à la CAQ sur ses adversaires, notamment grâce à sa mainmise sur les intentions de vote dans les banlieues des grands centres.

Après avoir conquis la banlieue il y a quatre ans, la Coalition avenir Québec (CAQ) pourrait-elle faire des gains cet automne dans les grands centres urbains, au détriment de partis d’opposition « fragmentés » et fragilisés par les répercussions politiques de la pandémie ? Certains experts croient que oui.

Mais la formation de François Legault pourrait faire face à une compétition féroce du Parti conservateur du Québec en périphérie de la capitale, notent-ils.

Au Québec, pour gagner une élection générale, il faut conquérir le coeur des électeurs en région et en banlieue des grands centres, ce qu’a réussi à faire la CAQ pour la première fois de son histoire le 1er octobre 2018 en formant un gouvernement majoritaire. Le parti de François Legault, moins populaire dans les centres urbains, n’avait alors remporté que deux circonscriptions à Montréal, qui en compte 27. Elles sont d’ailleurs toutes deux situées à l’extrémité est de l’île.

Le reste de la métropole avait alors été balayé en grande partie par le Parti libéral du Québec, qui avait aussi remporté cinq des six circonscriptions de Laval, la troisième ville du Québec, où la CAQ n’avait fait qu’un gain en 2018. Québec solidaire avait aussi solidifié ses acquis dans les grands centres, notamment dans Rosemont et dans Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal, ainsi que dans deux circonscriptions centrales de Québec, Taschereau et Jean-Lesage, où Catherine Dorion et Sol Zanetti ont été élus.

Le reste de la province avait été colorié du bleu pâle de la CAQ, ne laissant au Parti québécois que 10 circonscriptions au total, en région ainsi qu’à Joliette et à Longueuil (Marie-Victorin).

Quatre ans plus tard, les projections électorales — qui se veulent bien sûr préliminaires — accordent une avance encore plus forte à la CAQ sur ses adversaires, notamment grâce à sa mainmise sur les intentions de vote dans les banlieues des grands centres.

Est-ce donc juste, dans ce contexte, de dire que la CAQ est « un parti de banlieusards » ?

« Ça ne fait aucun doute », lance sans ambages Philippe J. Fournier, le créateur du site de projections électorales Qc125. Presque toutes les circonscriptions qui ne sont pas « centrales » — en d’autres mots, urbaines — sont détenues par la CAQ, rappelle-t-il en entrevue au Devoir.

Le Parti conservateur d’Éric Duhaime pourrait d’autre part constituer un sérieux rival de la CAQ dans certaines circonscriptions en banlieue de Québec, où les deux partis tentent de séduire le même électorat, indique M. Fournier. « Assurément, les cibles électorales [du PCQ], l’électeur type conservateur, sont situées en banlieue », indique également le professeur adjoint en communication publique et politique à l’École nationale d’administration publique Philippe Dubois.

Le site Qc125 qualifie notamment de « pivots » (oscillant entre la CAQ et le Parti conservateur) la circonscription de Chauveau, dans la région de Québec, et celles de la Beauce. « Ce qui semble être le cas au moment où on se parle, c’est que les profils sociodémographiques qui correspondent à l’électorat conservateur type semblent concentrés dans les banlieues et les couronnes de Québec », renchérit M. Dubois.

Un parti identitaire

 

Les décisions de la CAQ depuis son arrivée au pouvoir il y a quatre ans témoignent d’ailleurs de son intérêt à répondre aux attentes des électeurs qui demeurent dans une maison familiale d’une banlieue à faible densité où la voiture est généralement reine, illustre M. Fournier.

Ce dernier cite à titre d’exemples le projet de troisième lien autoroutier entre Québec et Lévis défendu par la formation, de même que celui du prolongement de l’autoroute 25 dans Lanaudière. Le parti avait aussi promis en 2018 de prolonger le Réseau express métropolitain à Chambly, en banlieue sud de Montréal. La CAQ envisage d’ailleurs maintenant de prolonger l’éventuel tracé du train léger vers Lanaudière, où se trouvent entre autres Repentigny et Terrebonne.

La CAQ mise d’autre part sur un message identitaire qui touche la majorité francophone qui demeure en banlieue et en région, analyse Daniel Béland, professeur en science politique à l’Université McGill. « La CAQ a très peu d’appuis chez les anglophones et les allophones », plus présents dans les grands centres, qui ont été nombreux à critiquer la réforme de la Charte de la langue française et la Loi sur la laïcité de l’État, constate l’expert. « Ça peut fonder cette image-là d’un parti des petites villes et des banlieues », dit-il également.

Philippe Dubois estime ainsi que la CAQ emploie une stratégie politique qui « fait consensus » auprès « d’une majorité de Québécois ». Or, « l’électeur moyen » se situe généralement « en dehors des centres-villes », ajoute-t-il.

Conquérir les villes

 

Plus d’une quinzaine de circonscriptions pivots à caractère urbain, situées notamment à Montréal, à Laval et à Québec, pourraient toutefois tomber dans le giron de la CAQ le 3 octobre, constate-t-on en consultant le site Web Qc125.

C’est notamment le cas des circonscriptions de Jean-Lesage, dans la capitale, et de Joliette, où la députée péquiste Véronique Hivon tire sa révérence. La situation est semblable dans Rosemont, actuellement solidaire, et dans Verdun, un château fort libéral depuis des décennies, deux circonscriptions de l’île de Montréal.

« Il y a quatre partis d’opposition. Donc, cette fragmentation, ça favorise le parti au pouvoir », explique M. Béland. Le Parti libéral de Dominique Anglade, rappelle-t-il, « a perdu beaucoup de plumes auprès des francophones, et maintenant aussi auprès des anglophones et des allophones ». La diminution du « clivage » entre les fédéralistes et les souverainistes nuit aussi au Parti québécois, en plus de bénéficier à une CAQ qui se veut nationaliste, note Philippe Dubois.

Par ailleurs, « les oppositions ont eu relativement peu de place [dans les médias] au cours des dernières années », dans le contexte de la pandémie, ajoute l’expert. Ce dernier croit donc que la CAQ pourrait réussir à percer dans plusieurs villes le 3 octobre — au détriment du PLQ, notamment. La formation de François Legault pourrait alors se détacher de son image de parti de banlieue. À suivre.

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