La colère au sein d’une «démocratie de crinqués»

Le chef caquiste, François Legault, s’est fait interpellé par des citoyens par rapport aux mesures sanitaires lors de son arrêt dans un casse-croûte de Saint-Raymond, en périphérie de Québec, jeudi.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le chef caquiste, François Legault, s’est fait interpellé par des citoyens par rapport aux mesures sanitaires lors de son arrêt dans un casse-croûte de Saint-Raymond, en périphérie de Québec, jeudi.

La Coalition avenir Québec (CAQ) ne laisse rien au hasard — ou presque — dans le choix de l’itinéraire de campagne de François Legault : l’usine Tafisa à Lac-Mégantic, la cour arrière d’Albertine Bouchard à Victoriaville… La colère suscitée par les mesures sanitaires qu’il a décrétées au fil des deux dernières années et demie pour repousser la COVID-19 l’a toutefois vite rattrapé pendant la première semaine de campagne.

La grogne des « antimasques » et des « antivaccins » s’est manifestée d’abord sous la forme d’insultes du type « Tu vas te faire sortir » (à Lévis) ou « Mange de la marde » (à Trois-Rivières) et de longs coups de klaxon désapprobateurs, puis sous les traits d’une électrice de Portneuf.

Julie a profité de l’arrêt de la caravane caquiste au Ti-Oui Snack-bar de Saint-Raymond — un détour obligé pour les politiciens affamés d’une photo devant une poutine fumante — pour se vider le coeur sur les mesures sanitaires adoptées par le gouvernement caquiste.

Ce n’était qu’une question de temps avant que le chef de la CAQ se fasse interpeller sur les mesures sanitaires. M. Legault n’avait pourtant pas de réponse toute prête, tournée et retournée dans tous les sens par son équipe de communications. Et il n’a trouvé rien d’autre à dire à la femme non vaccinée, qui s’est sentie comme une « sous-citoyenne », que : « Vous racontez de vieilles histoires. »

« Je ne l’avais pas vue venir », a par la suite dit discrètement un garde du corps à ses confrères.

Julie est parvenue à s’approcher très près du chef de la CAQ — et premier ministre — pour constater, déçue, qu’un immense fossé idéologique la séparait toujours de lui.

Au fil des derniers jours, le mécontentement s’est aussi invité dans la campagne au moyen de pancartes électorales écornées ou barbouillées, de fausses informations disséminées… Et la colère s’est métamorphosée en violence lorsqu’un véhicule aux couleurs du député et candidat caquiste Éric Lefebvre a intentionnellement été poussé hors de sa voie par un automobiliste, donnant une bonne frousse au chauffeur.

Une violence antisystème

 

Le thème de la violence ne s’est jamais imposé dans une campagne électorale québécoise comme c’est le cas actuellement, selon le sociologue Jean-Philippe Warren. « Avant, c’était en périphérie, mais là ça devient un enjeu réel aussi important que l’économie ou la santé », dit-il dans un entretien avec Le Devoir.

L’agressivité verbale et physique est pourtant bien présente depuis les débuts du parlementarisme, précise le spécialiste des mouvements sociaux. En effet, les fiers-à-bras des partis semaient autrefois la terreur en bloquant l’entrée des bureaux de vote où les élections se tenaient à main levée.

Le vocabulaire politique témoigne de cette époque lointaine où l’« on di[sait] que les partis entrent en campagne comme si c’était une campagne militaire ».

L’historien Éric Bédard observe une rupture depuis l’époque où les « bleus » affrontaient les « rouges » à coups de bâtons sur les estrades et aux portes des bureaux de vote. « Ce n’est pas ce genre de violence là qu’on sent en ce moment, c’est plutôt une violence antisystème. » S’il fallait chercher un précédent à la grogne populaire canalisée par le Parti conservateur d’Éric Duhaime, c’est du côté des créditistes des années 1960 qu’il faudrait se tourner, suggère-t-il.

Il y a toujours eu des détraqués, mais il me semble que l’agressivité qu’on voit en ce moment est un phénomène assez nouveau

« Ils attiraient les gens qui n’étaient pas touchés par la modernisation du Québec, qui étaient à la périphérie. Les créditistes jouaient la carte du peuple bafoué. Cela dit, je n’ai pas de souvenir qu’ils avaient une rhétorique dure ou violente », précise-t-il.

Démocratie de crinqués

 

« Il y a toujours eu des détraqués, poursuit M. Bédard, mais il me semble que l’agressivité qu’on voit en ce moment est un phénomène assez nouveau. » « Il y a une polarisation extrême avec des gens qui se crinquent, on est dans une démocratie de crinqués. »

La banalisation de la violence verbale et physique témoigne d’un déclin de la civilité, avance-t-il. « Ce que je sens, c’est une sauvagerie, c’est comme une marmite qui bout. Il y a une crise de confiance d’une partie de la population envers les institutions. »

L’élection d’une poignée de députés conservateurs à l’Assemblée nationale permettrait de calmer le jeu, selon M. Bédard. « Il y a peut-être 10 à 15 % des Québécois qui sont des libertariens, des gens qui trouvent que l’État, c’est le problème, qu’on paie trop de taxes, qui se sentent brimés. Si ces gens-là ont des représentants, ça va peut-être faire baisser la pression. »

M. Warren est plus pessimiste. « On a vu quantité d’exemples dans l’histoire où des partis extrémistes ont été représentés au parlement et, loin de calmer le jeu, ç’a été la première étape vers une radicalisation de plus en plus grande. »

Liberté et responsabilité

 

Pour le premier ministre Legault, « il y a de la place pour toutes les idées pourvu qu’on le fasse sereinement, pas dans la violence, sans inciter à la violence ».

Le chef caquiste a cherché à prendre de front la colère suscitée contre les mesures sanitaires en liant la « responsabilité » à la « liberté » lors de son premier passage en Beauce — là où plusieurs électeurs ont accouru dans les bras du chef du PCQ, Éric Duhaime. L’idée était celle de M. Legault, et non celle de ses stratèges.

Quand la COVID-19 a envahi le Québec, le gouvernement n’a eu d’autre choix, selon lui, que de faire son « devoir de citoyen » et de « sauver des vies », notamment en imposant le port du masque, en imposant un couvre-feu, en interdisant les rassemblements, en limitant l’accès des personnes non vaccinées à des lieux publics, etc. « La liberté, ça n’empêche pas d’être responsable », a-t-il fait valoir devant des dizaines de sympathisants rassemblés à l’intérieur du restaurant Le Normandie Sabreur.

La portée de ce discours a toutefois été limitée, indique un caquiste qui connaît les circonscriptions de Beauce-Nord et Beauce-Sud comme le fond de sa poche. Les quatre morceaux du « bouclier anti-inflation » qui ont été dévoilés au cours de la semaine — à commencer par le rehaussement du crédit d’impôt remboursable pour les personnes âgées ayant un revenu modeste — ont toutefois su attirer l’attention des électeurs, se rassure-t-il.

La première semaine de campagne a permis au chef de la CAQ de prendre la mesure de l’humeur des Québécois, qu’il suivait dans les sondages (qui l’encouragent) et dans les commentaires sur Twitter et Facebook (qui le découragent). Il a bavardé à bâtons rompus de maternelles 4 ans avec des membres du personnel d’une école de Laval, ou encore du quasi-monopole du CN et du CP avec un chef d’entreprise de l’Estrie. « Ça le nourrit », chuchote sa conjointe, Isabelle Brais.

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