Metis Beach, une oasis «in English» dans Matane-Matapédia

Bill Tredireick ne tarit pas d’éloges à l’égard de Pascal Bérubé.
Photo: Marco Bélair-Cirino Le Devoir Bill Tredireick ne tarit pas d’éloges à l’égard de Pascal Bérubé.

Métis-sur-Mer avait tout d’un village paisible. Puis, la réforme de la Charte de la langue française du gouvernement caquiste a tout chamboulé.

La Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français (PL 96) fait flèche de tout bois. Elle force notamment les municipalités dotées d’un statut bilingue dont la population anglophone glisse sous la barre des 50 % à adopter une résolution afin de préserver ledit statut et continuer à offrir des services, à communiquer et à s’afficher dans les deux langues officielles du Canada.

L’an dernier, l’ex-mairesse Carolle-Anne Dubé a jeté un pavé dans la mare en justifiant le maintien du statut bilingue de Métis-sur-Mer de cette façon : les anglophones représentent moins de 12 % de la population, mais font vivre la municipalité du Bas-Saint-Laurent grâce à leurs taxes plus élevées. « L’arrondissement [anglophone] MacNider paie 71 cents pour 100 dollars d’évaluation. Le secteur Les Boules, francophone, paie 29 cents sur 100 dollars », soulignait-elle avant de demander : « Alors, qui fait vivre la Ville ? Les francophones ou les anglophones ? »

Puis, elle avait ajouté : « Venez faire un tour dans le secteur Les Boules, dites-moi si vous comprenez ce que le monde disent quand ils parlent. Le monde parlent un mauvais français, ne savent pas l’écrire, ça me met dans tous mes états. »

Le Devoir a fait un saut aux Boules et à MacNider, les deux arrondissements de Métis-sur-Mer. Et il a compris tout ce que les résidents lui ont dit, d’un côté comme de l’autre.

Le secteur MacNider (ou Metis Beach) de Métis-sur-Mer détonne dans Matane-Matapédia, la circonscription comptant le plus de locuteurs francophones au Québec.

 

Des boîtes aux lettres sont posées comme des drapeaux le long des voluptueuses haies de cèdre : Dingle, Hague, MacDougall ou encore Birkenshaw. « J’étudie français sur Duolingo », fait remarquer une dame croisée à deux pas de la Corner House, après avoir prié Le Devoir de s’adresser à elle en anglais.

Les plaques d’immatriculation ontariennes pullulent dans les entrées de gravier des propriétés de l’arrondissement anglophone. De petits ruisseaux artificiels louvoient à travers des bouleaux effilochés sur les terrains privés de Beach Street avant de se jeter dans le Saint-Laurent.

Un homme s’arrête sur le trottoir après un après-midi à la plage. « Si vous allez au bout du chemin, au café, il y a une grosse communauté locale là », lance le Torontois, barbouillé de crème solaire, dans la langue de Doug Ford.

« Les Anglais, ce sont des gens qui vont venir seulement l’été. Les maisons ne sont pas chauffées. Ce sont des gens de Montréal, Toronto, Vancouver », explique Anne Banville devant sa maison de la rue Principale des Boules (le secteur francophone).

Sauf quelques-uns. Nancy Astle habite MacNider à longueur d’année. L’éducatrice au centre de la petite enfance Les Pinsons craint que le PL 96 ne bouleverse son environnement de travail. « Je travaille dans trois locaux et je ne parle qu’en anglais [aux jeunes]. Je ne sais pas combien de temps encore je vais pouvoir le faire », affirme-t-elle dans la langue de Shakespeare, sous le regard attentif de son chien au poil noir et roux. « C’est important que l’on conserve [notre statut bilingue]… Je pense que ça devrait être bilingue partout. Je ne vois pas pourquoi on ne peut pas avoir les deux langues, ou plusieurs », poursuit-elle.

« Anglos for Bérubé »

Le 3 octobre, Nancy Astle appuiera… le député péquiste — et candidat pratiquement incontesté à sa propre succession — Pascal Bérubé. « Je l’adore », lance-t-elle sans détour.

Il est indépendantiste. Il préconise des mesures fortes afin de renforcer la présence du français au Québec. Pourquoi alors l’appuyer ? lui demande Le Devoir. « Parce qu’il est mignon ! » blague-t-elle. « Non, j’ai eu plusieurs réunions avec lui. J’en ai eu au sujet du CPE. Il me parle toujours en anglais. Il est toujours poli. Il a signé ma pétition contre la maternelle 4 ans », énumère-t-elle.

À quelques pas de là, Bill Tredireick ne tarit pas non plus d’éloges à l’égard de M. Bérubé. « C’est un homme bien », dit-il, canne à la main.

Rencontré chez lui, à Matane, le principal intéressé évoque la proportion importante d’électeurs anglophones parmi ceux qui ont voté en sa faveur en 2018. « Le poll de l’ouest, c’est juste des Anglais. Ils votent pour moi ! » s’enorgueillit l’élu péquiste. En 2018, il a recueilli l’appui de pratiquement 70 % des électeurs de sa circonscription — et de 58 % de ceux de Métis-sur-Mer. « Ce sont les “Anglos for Bérubé” », lance l’homme politique de 47 ans.

Nancy Astle se désole que le PL 96 et la Loi sur la laïcité de l’État québécois (PL 21) — que le PQ a soutenu — aient crispé les relations entre les anglophones et le gouvernement québécois. « Disons les choses comme elles sont : la CAQ ne fait rien pour nous », ajoute-t-elle.

Deux mondes ?

Métis-sur-Mer doit-elle préserver ou renoncer à son statut de municipalité bilingue ? La question n’a toujours pas été tranchée. Et M. Bérubé se garde de dicter une ligne de conduite au conseil municipal de la localité membre de l’Association des plus beaux villages du Québec, qui est maintenant dirigé par Jean-Pierre Pelletier — « un indépendantiste » selon l’élu péquiste.

« Je n’en ai jamais parlé [de la sortie de l’ex-mairesse]. Je n’étais pas capable. Moi, je n’aime pas le malaise dans la vie », explique Pascal Bérubé au Devoir.

Nathalie Brochu et Éric Brochu sont chacun assis sur un fauteuil inclinable rembourré sur la galerie de leur propriété de la rue Desrosiers, du côté des Boules. Ils ne voient aucun problème à ce que la municipalité conserve son statut bilingue afin qu’elle continue de communiquer en anglais avec ses résidents anglophones. « On a toujours été les deux [francophones et anglophones]. Fait que nous, il n’y a pas vraiment de changement », affirme Mme Brochu tout en tricotant, les lunettes descendues sur le bout de son nez. Deux fils — un mauve, un bleu vert — courent le long de ses jambes, serpentent sur les planches de bois vernis du patio et remontent vers deux pelotes posées sur une chaise.

Dans cette communauté tricotée serrée, les relations sont au beau fixe, assure-t-elle.

 

Anne Banville aimerait bien qu’il en soit ainsi. Elle travaille à temps partiel à la bibliothèque et au chic Cascade Golf & Tennis Club (CG & T), ce qui lui permet de perfectionner son anglais, dit-elle. « Les gens sont très gentils. Je ne parle pas beaucoup anglais, et ils me parlent en français », lance-t-elle au sujet des clients réguliers du Cascade, situé dans le huppé MacNider. « C’est une chance de pouvoir avoir une autre communauté qui nous apporte beaucoup », poursuit-elle, une paire de gants de jardinage à la main.

Plus d’un an après la secousse causée par les propos de la mairesse Dubé, la vie continue… le long de la rue principale des Boules, et plus à l’ouest, derrière les haies transpercées de lupins gardant les maisons d’été et les jardins « proprets » de la rue Beach, à l’abri des regards indiscrets.

Armée d’un tuyau d’arrosage, Francine a en ligne de mire des rosiers sauvages et des cèdres qu’elle a plantés devant une jolie maison de campagne située au coeur de Métis-sur-Mer, à cheval entre les deux solitudes, qu’elle a acquise en pleine pandémie de COVID-19. « Il y avait Les Boules avant, puis il y avait Metis Beach. Puis là, bien, c’est une seule municipalité. Tout le monde est gentil, tout le monde est “proper”, mais est-ce qu’il y a un clivage ? C’est clair », raconte-t-elle, tout en précisant qu’elle ne laissera pas ses cèdres croître au point de devenir un mur infranchissable pour les autres.

À voir en vidéo